« Avant la révolution, on vivait comme des rois »

Avant de pouvoir aller manger avec Muhammad, il fallait bien que j’occupe ma journée. Mon attention s’est portée sur les pyramides de Gizeh. On m’avait prévenu que cette expédition serait très impressionnante mais aussi très difficile nerveusement. Je le remarque à peine sorti du taxi, lorsqu’un homme m’approche. Il me dit que je ne vais pas dans la bonne direction, contrairement à ce que m’avait indiqué le taxi. Étonné, je l’écoute. Je comprends toutefois rapidement l’arnaque lorsqu’il m’assure qu’il est interdit d’entrer sur le site si l’on n’est pas sur un chameau. Bien essayé, mais c’était un peu gros. Un autre, quelques mètres plus loin, me fait monter de force dans sa calèche alors que je suis très fortement allergique aux chevaux. A l’entrée, un petit gars me dit de ne pas écouter ces gens, mais que si je veux un chameau il me le fera à bon prix. Alors que je souhaite simplement explorer le lieu en solitaire, je me fais harceler à chaque instant. Mais non, il a fallu se battre pendant plus de trois heures. J’ai quand même trouvé un jeune guide plutôt sympa qui m’a accompagné dans le désert, car sans guide cette zone est vraiment interdite. N’ayant pas prévu assez d’argent, je ne suis entré dans aucun des monuments principaux, car le prix officiel est mirobolant. Mais lorsque j’allais m’en aller, un vieux guide m’aborde et me propose de me montrer quelques tombes annexes. Comme je n’ai pas encore eu l’occasion d’en visiter, j’accepte son offre. C’est ainsi que je découvre un petit trafic entre les gardes et les guides. Un des gardes nous ouvre ce que l’on lui demande, en échange d’un bakchich. C’est comme ça que j’ai pu aller voir des tunnels menant aux pyramides et m’asseoir dans un sarcophage de pierre, vidé par les pillards ou les scientifiques. Certains endroits étaient très impressionnants, mais complétement nus, car tous les objets et fresques retrouvés ont été envoyé au musée égyptien du Caire. Certaines pièces avaient une ambiance très spéciale, dommage que le harcèlement constant vienne plomber la magie de la découverte de ces lieux. Lorsque j’apprends au guide qu’il ne me reste que peu d’argent, il se met en tête de me trouver un taxi très bon marché pour augmenter son propre gain. Parfait, je suis gagnant, car après la bataille des chameaux, je n’aurais pas supporté une bataille de taxi. Arrivé à l’hôtel, je remarque que le soleil était plus fort que j’avais imaginé et je m’endors sans rien voir venir.

Je me réveille juste pour mon rendez-vous. Je prépare mes affaires et sur le chemin, je reprends de l’argent pour acheter un snack libérateur. Je n’avais même plus assez d’argent pour manger après les pyramides. Sur le chemin, je reprends mes esprits. J’arrive pile à l’heure et inévitablement, Muhammad me compare à une montre suisse. Il me présente alors son ami le plus proche : Taufik. Les deux forment la paire depuis plus de 25 ans. Ils ont tout fait ensemble et tout fait ici, dans le vieux Caire islamique. Muhammad me propose alors d’aller voir une représentation de danse « traditionnelle » : une troupe de Dervish Tourneurs sont en ce moment au Caire. J’ai mis traditionnel entre guillemet car c’est une danse traditionnelle Suffi, plutôt originaire de Turquie et très implantée dans les Balkans. J’accepte avec plaisir, car j’ai souvent entendu du bien de ces danseurs. Le spectacle est impressionnant, surtout un danseur qui a tourné sur lui-même pendant 30 minutes, sans une seule pause. La musique est aussi très intéressante, parfois folle et entrainantes, menée par une dizaine de tambours, parfois calme et mélancolique, avec beaucoup de place pour les flûtes et des instruments dont l’aspect et le son est très proche des bombardes bretonnes. C’est une belle découverte. Lorsque je sors, Muhammad et Taufik m’attendent avec le repas que nous allons nous partager dans un petit troquet du quartier.

Muhammad est un petit homme, avec la peau foncée mais un regard clair et pétillant. Il est de morphologie assez ronde, accentuée par ses cheveux très courts, à même le crâne. Il a aussi un petit tic, il fait souvent balancer sa tête de gauche à droite, ce qui dans sa bande de pote, lui vaut le surnom de « nuque » en arabe. Il se tient en permanence sur une barrière devant la mosquée Al-Azhar, et fume le narghilé, en attendant de potentiels clients ou des gens à aider. Taufik lui, est à l’image des multiples excès de sa jeunesse. Bien qu’un peu plus grand que son ami, son ventre le rend très imposant. Il a les yeux un peu tirés et un visage étonnement fin. Il est très jovial et sympathique. Une des premières choses qu’il me dit est qu’il connait tout le monde au Caire, ainsi que la moitié du monde. Je me sens incroyablement bien avec eux. Je peux aller partout, et lorsque les passants me voient en leur compagnie, ils leur transmettent des messages pour moi, viennent me serrer la main et à la fin de mon séjour, me reconnaissent. Tous les soirs de mon séjour, je suis allé les retrouver pour manger et passer des bons moments avec eux. Et je suis libre de poser toutes les questions qui m’intéressent. Lorsque j’évoque la révolution de 2011, leurs visages se ferment. Cet événement marque la fin de leur âge d’or. Depuis ce moment-là, les touristes sont rares, ce qui est très dur pour les gens qui en dépendent, c’est-à-dire un tiers de la population égyptienne. L’économie du pays est en crise constante depuis cela. Le coût de la vie augmente tandis que les salaires stagnent ou baissent dans certains secteurs. Le coup d’état militaire survenu après n’a pas aidé le pays à se relever, au contraire. Lorsque je leur demande quelles sont leurs affiliations politiques, Taufik me dit qu’il rêverait du retour de Moubarak. Toutefois, il ne le dit pas car il aimait particulièrement ce président, mais parce que sous son règne, l’Egypte a connu une période « d’abondance » qui lui permettait de bien vivre sans soucis. Muhammad est plus réfléchi et ne prend pas l’ancien président comme symbole de prospérité. Il me répond qu’il s’en fout, mais qu’il attend quelqu’un qui puisse remettre l’économie du pays sur de bons rails. Nous dérivons ensuite sur le sujet de la religion et de l’Etat. Il me dit aussi qu’il est favorable à une séparation entre religion et Etat. Il ne soutient pas spécialement les Frères Musulmans, sauf s’ils sont capables de faire vivre le peuple décemment. C’est un point de vue simple, mais qui se tient et qui doit être tout à fait majoritaire dans le monde. Je me rends compte aussi que les préoccupations gauche-droite et la politisation à outrance, de tout et n’importe quoi, est vraiment un problème de Suisse. Dans un pays où l’unique vote effectué est celui pour un président, et que si le résultat ne convient pas aux familles importantes, le dirigeant est changé par la force où la manipulation politique, il est impossible d’imaginer qu’un système de démocratie directe soit possible. Ainsi qu’impossible de penser voter sur des sujets, parfois de moindre importance. D’ailleurs j’ai essayé d’expliquer les bases de l’initiative populaire et du référendum à mes amis, mais j’ai vite laissé tomber. De toute manière, comment avoir foi en la politique lorsqu’on appelle son pays « royaume de la corruption », comme le fait Muhammad ?

Lorsque je demande à Muhammad pourquoi lui et beaucoup de gens au centre-ville proposent de changer de l’argent à un taux très supérieur à celui d’une banque, il rigole. Il me rétorque ensuite que la crise qui a lieu en Egypte fait chuter le cours de la livre locale, et que s’il veut économiser, il a tout intérêt à le faire avec des monnaies stables, donc étrangères. Les dollars, les euros et même les francs suisses s’arrachent ici. Les quelques euros qu’il m’a changés serviront à payer les scolarités privées de ces enfants, car l’école publique ne vaut rien selon lui. Lui et Taufik se démènent actuellement pour offrir un bel avenir à leurs enfants, et cela se ressent lorsqu’ils parlent du futur. Dans leur discours, la plupart de leur vie est derrière eux, alors que leur descendance devra composer dans un monde qui s’annonce difficile. Quand ils parlent du passé ils ont des étoiles pleins les yeux, surtout Taufik. Il parait qu’il était très facile de faire de l’argent, surtout dans les années 90, lorsqu’il a quitté l’école pour faire du business. « I made hell of money ! » me dit-il avec son faux accent américain. Si les histoires qu’il me raconte son vraies, il a dû crouler sous les dollars. Lorsque je leur demande pourquoi ils n’avaient pas épargné à ce moment-là, ils me répondent qu’une potentielle crise économique ne leur était jamais passé par la tête, mais qu’ils le regrettent beaucoup aujourd’hui.

Toutes ces histoires je les écoute chaque soir, autour de plats incroyables et plus que copieux. Nous n’avons réussi à finir ce que nous avions commandés qu’une seule fois. Et ce qu’il reste des repas sont toujours récupérés et donnés à de pauvres gens dans la rue, en accord avec un principe de l’Islam J’ai mangé avec eux du poisson frais directement achetés et préparés au marché, du poulet à la syrienne, du poulet grillé succulent (bien que sûrement transgénique) et une des grillades de bœuf les plus tendre de ma vie. Le tout toujours accompagné de salade et de plats régionaux. J’ai d’ailleurs eu un gros coup de cœur pour les asperges à la tomate et une préparation à base d’épinard. Ces soirées sont vraiment un moment de partage et d’amitié. Taufik me fait profiter de son réseau et m’emmène visiter des lieux qui me seraient restés inconnus sans lui. Il me montre le marché aux épices sous la mosquée où Muhammad m’avait emmené lors de notre rencontre. Il me fait faire le tour des tisserands, des fabricants de lampes et de boites précieuses, des joailliers et des sculpteurs d’ivoire, ébène ou corne de bovins. Je suis vraiment émerveillé de les voir à l’œuvre. Mon attention reste crochée sur les sculpteurs et lorsque je demande à mon ami d’où provient leurs matériaux, il me répond simplement « d’Afrique ». J’insiste en haussant les sourcils : « Le marché noir ? ». « Bien sûr » me répond-il sans scrupules apparentes. « Il faut bien faire du business » me dit-il ensuite. Je sais maintenant où peut se retrouver le fruit du braconnage, et à quel point certaines personnes en dépendent. L’endroit où nous allons tous les soirs boire le dernier thé, et Muhammad fumer le narghilé, est une ruine très accueillante. Son tenancier est un vieille homme nommé Ali, qui a été victime d’un AVC. Il a la moitié du visage paralysée et des problèmes à s’exprimer. Mais il a l’air de beaucoup m’aimer si bien qu’il mobilise toutes ses notions d’anglais pour tenter de discuter avec moi. C’est un brave homme, malade et âgé, qui travaille toujours pour survivre. Ses thés sont aussi bons que sucrés. Je trouve cet homme admirable, comme beaucoup de gens ici.

C’est vraiment dur de quitter ces personnes qui m’ont accueilli à bras ouverts, et qui sont devenus mes amis. Mais avant de se dire au revoir, ils m’ont appris un proverbe d’ici : « Lorsque l’on a gouté à l’eau du Nil, on est obligé de venir la boire une seconde fois ». J’avais fait très attention à ne pas boire ce qu’ils appellent l’eau du Nil, mais le dernier soir, j’ai pris la bouteille de Sprite qui était sur la table et j’ai bu une grande gorgée. Et ce n’était pas du Sprite. Je vais devoir revenir. Ils m’ont dit de prendre avec moi ma femme et mes enfants, lors de ma prochaine visite, ce que je compte bien faire, même si pour les enfants ce sera un peu tôt. Mais j’ai vraiment envie qu’Alexandra, ainsi que mes proches qui visiteront l’Egypte puisse les rencontrer. Après avoir échanger nos adresses et les dernières informations, j’ai pris la direction de l’hôtel la tête basse et les yeux mouillés, dans une rue trop agitée pour mon état d’esprit du moment. Je dois régler les derniers problèmes de mon casse-tête avec les trains égyptiens pour partir le lendemain direction le Sud, Luxor. La première étape de mon voyage en solitaire est déjà derrière moi.

(J’ai écrit ce petit texte dans le train pour Luxor. Ce train est interdit aux étrangers et j’ai passé plus de quatre heures de ma dernière journée au Caire pour trouver un billet. Impossible. Le seul train pour Luxor que je suis autorisé à prendre est le train couchette « Super Deluxe Nefertiti Express » J’ai alors décidé de prendre un des trains interdit à mes risques et périls et d’acheter mon billet à l’intérieur. Vous savez le comble de l’histoire ? Ce sont des policiers qui m’ont amené sur le quai pour être sûr que je puisse arriver à bon port. Ce pays marche sur la tête.)

 

 

 

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