L’île de la paix

L’île de la paix

Petit repère chronologique : Ma seule deadline pour la première partie de mon voyage était d’être au Congo avant janvier. Avec maman, on avait fait en sorte de faire coïncider nos passages dans la région. Elle est arrivée à peu près une semaine après moi, le mardi 3 janvier avec notre ami Paul. L’attendre à la frontière était sincèrement surréaliste. Nos amis proches sont allés les chercher au Rwanda, et lorsqu’ils ont passé la frontière c’était une sorte de soulagement. Après un peu plus de trois mois de voyage, j’ai pu étreindre ma mère. Le moment était si émouvant que même les employés de la douane, pas toujours commodes, se sont occupés des dernières tracasseries administratives. Pour que l’on puisse profiter de ce moment. Paul a immortalisé ce moment, inoubliable. On a passé la soirée à discuter comme on aurait pu le faire dans le salon de notre maison, alors qu’on se trouvait à Burhiba. Une soirée de retrouvaille avant d’entamer le programme de ministre, ou plutôt d’ambassadrice, comme les gens l’appellent ici.

 

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L’expédition était prévue de longue date. Maman et Paul l’organisent depuis longtemps, que ce soit pour trouver où loger ou pour organiser les diverses activités du séjour. La veille du départ, Paul nous annonce que le départ n’est prévu qu’en début d’après-midi, ayant des obligations à remplir dans la matinée. La ponctualité africaine a encore raison de notre planning ; il nous téléphone à midi pour nous dire de partir comme prévu avec le chauffeur, mais sans lui. Le rendez-vous avec son archevêque a duré plus longtemps que prévu et il doit encore consacrer du temps à ses frères et sœurs. Avec maman, on sait que le voyage sera difficile, sans prêtre ou personne de renommée dans le véhicule.

Ici tout fonctionne au pouvoir. Sur la route, qui se transforme rapidement en piste après l’aéroport, nous serons arrêtés cinq fois. Des flics véreux, qui ne sont pas assez payés pour faire vivre leur famille, n’hésite pas à prendre notre 4×4 rempli de matériel pour cible. En plus, deux blancs et un jeune chauffeur ne pèsent pas lourd dans les négociations. On nous accuse de tout : transport de biens à but commercial sans licence ou autorisation principalement. Il faut toutefois savoir que cette licence est difficile à obtenir, n’existant tout bonnement pas. Eli, notre jeune chauffeur, se démène pour qu’on nous laisse partir, négocie les bakchichs et s’excuse platement devant nous. Mais ce n’est en rien sa faute et nous le remercions pour tout ce qu’il fait pour nous. En plus, les villages où nous nous sommes arrêtés n’ont pas l’habitude de voir des blancs. Les gens mendient aux fenêtres, les pauvres handicapés, parfois amputés d’un ou plusieurs membres, sont utilisés pour attiser notre pitié. Parfois ils viennent juste contempler notre pâleur, par curiosité, comme si nous étions des animaux de zoo, en cage dans leur 4X4.

Mais lorsque nous roulons, tout est agréable. Maman connait beaucoup d’endroits et de gens, si bien qu’avec Eli, ils me font une visite express de la région. On arrive finalement à Katana, puis on part à la recherche du petit séminaire de Mugeri, où nous logerons. Arrivés dans l’école des futurs prêtres, nous sommes accueillis par plusieurs amis de maman, les prélats Delphin, Crispin et le frère Claude, ainsi que par la plus belle végétation que j’ai vu dans la région. Nous déchargeons la voiture et commençons alors à organiser la journée de demain. Après une petite promenade jusqu’au terrain de foot du village, nous rentrons nous reposer au séminaire, en philosophant avec Crispin. Cet homme est très calme, on peut lire sur son visage qu’il réfléchit énormément. Il a longtemps été directeur du Grand séminaire, mais comme les prêtres sont complétement subordonnés à la hiérarchie ecclésiastique, son chef l’a muté à un autre poste du jour au lendemain. Aujourd’hui, il se prépare pour partir à Rome continuer ses études. Nous le croisons ici dans une longue retraite, afin de faire un point quant aux dernières années écoulées. L’endroit est très propice à la réflexion : c’est un petit paradis, une presqu’ile tombante dans le lac Kivu. Les bâtiments y sont entourés par la forêt, les arbres fruitiers et l’eau claire du lac. Malgré la présence de centaines d’élèves en durant les périodes scolaires, le lieu doit toujours être aussi agréable. Paul arrive dans la soirée et s’esclaffe en se remémorant le bon vieux temps avec ces collègues. Le repas est presque entièrement issu des cultures qui bordent ce lieu magnifique et apaisant.

Au réveil, nous partons à Mwanda pour notre animation du jour. Bien que de nombreuses personnes nous réclament des biens ou de l’argent, nous passons un bon moment. Le charisme et la renommée de Paul sont des outils particulièrement pratiques pour éloigner les quémandeurs. Maman organise avec nos collaborateurs un échauffement en musique, puis nous les initions au frisbee, activité qui fait son effet. Faisant appel à mes souvenirs, j’ai également préparé un entrainement spécial pour donner aux jeunes d’ici quelques techniques pour garder un but de foot. Je crois qu’ils étaient aussi contents que moi, bien que je sois reparti avec des muscles douloureux. Nous avions ensuite prévu une réunion avec les coachs partenaires, car plusieurs problèmes se sont posés avec le matériel envoyé ici. Effectivement, un des anciens entraineurs de la région a disparu dans la nature avec tout le matériel que nous lui avions envoyé. Il est certain que dans les personnes présentes à la réunion, plusieurs devaient probablement avoir des choses à se reprocher. Mais nous savons en qui nous pouvons avoir confiance et ils seront chargés de gérer la suite des affaires. Nous partons ensuite manger à la paroisse, avec certains de nos amis. L’après-midi est plus tranquille. Nous rencontrons des sœurs, dont certaines sont malades et sollicitent les mains magiques de ma mère. Ses talents pour soigner les plaies sont très connus dans la région. C’est vrai qu’elle a fait quelques miracles. Lorsque nous repartons, je demande à Paul si je peux tenter de prendre le volant de notre 4×4. Il accepte et j’accède alors à un double baptême : le volant est à droite et la piste qui sert de route n’a rien à envier à un parcours de cross. Mais je ne m’en sors pas trop mal et y prends beaucoup de plaisir, sur la route de Katana. Avant de rentrer, nous allons visiter des endroits chargés de souvenirs pour maman et pour Paul. Il a travaillé deux ans dans cette paroisse et maman y a lancé les premiers projets « d’Un Seul But ». La soirée est faite de rencontres avec d’autres amis de Paul jusqu’à ce qu’un des prêtres sorte sa guitare. Une bénédiction, ça fait deux mois que je n’ai pas pu en jouer !

Au réveil, nous sommes prêts à repartir, mais cette fois le voyage sera plus tranquille. Pas de trous, pas de police, nous partons en bateau.  Le propriétaire de cette grande pirogue est un ami de Paul qui répond au nom de « Pas-mal ». Nous chargeons donc tout notre matériel sur l’embarcation, sur laquelle un parasol a été installée pour notre venue. Le trajet jusqu’au village qui a vu grandir Paul se fait dans le plus grand calme. On file sur l’eau en agitant la main en guise d’au revoir à nos hôtes. La vue est à couper le souffle. Derrière nous, on voit l’énorme montagne volcanique du Kahuzi-Biega. C’est ici que se trouvent les derniers gorilles du Congo. Les pentes du volcan plongent à pic dans cet énorme lac de montagne, dont l’eau culmine à plus de 1400 mètres d’altitude. En glissant entre les îlots, nous nous dirigeons vers la plus grande île lacustre d’Afrique : Idjwi. Selon ses habitants, il s’agirait du seul endroit n’ayant jamais, n’a jamais connu la guerre. L’île de la paix dans une région qui saigne encore. De plus aucune mine ne s’y trouve, alors qu’elles pullulent sur les terres alentours permettant à de grandes entreprises occidentales d’exploiter les immenses ressources du sol congolais. Mon regard se perd vers le Nord, en direction de Goma, dans un infini bleu fait de ciel et d’eau. Ce voyage est magnifique, rythmé par le chant des pêcheurs au loin.

Nous débarquons à Kasihe, attendu par le frère de Paul et une multitude de cousins. Tous sont là pour nous aider à transporter le matériel. Nous dormons chez la cheffe du village : Masera, la mère de Paul. Elle connait déjà maman si bien que nous sommes accueillis comme des ambassadeurs. Mais notre temps est compté, on nous attend au dispensaire et au centre du village. A peine le temps d’avaler un ananas et nous partons commencer notre travail. Sur le chemin, le cortège qui nous suit grandi au fur et à mesure que nous avançons. Les enfants sont comme hypnotisés par les ballons colorés que nous portons avec nous. Tout le personnel du dispensaire nous attend. J’ai rarement vu un endroit aussi vétuste. Sept chambres forment l’ensemble du complexe dans lesquelles se trouvent huit lits au total. Le besoin en matériel et en médicament est énorme. La maternité est pourvue d’un lit d’obstétrique, auquel il manque un repose pied. La salle dispose aussi d’une balance. Dans la pièce où se reposent les jeunes mamans, il y a souvent de malades dans les lits voisins, ce qui représente un grand risque pour la santé fragile des nouveaux-nés. Paul connait bien l’endroit pour y avoir passé presque une année alité à cause d’une grave maladie. Ce que nous apportons est modeste, mais accueilli avec un énorme soulagement. Quelques blouses de soignant, de la literie, des linges. Mais je pense que l’espoir et le soutien moral touche aussi beaucoup de personnel : non, on ne les oublie pas. C’est eux qui se démènent pour sauver une population démunie face à de graves problèmes sanitaires. La rencontre est forte, les remerciements sincères.

Nous enchainons avec quelques animations, qui attirent tout le village sur la petite place devant l’école. Quelques jeux inconnus, quelques courses et tout le monde est heureux. Nous rencontrons aussi le directeur de l’école et quelques responsables d’équipes de foot, à qui nous donnons un peu de matériel sportif. Le directeur de l’école recevra aussi quelques livres, pour alimenter sa bibliothèque presque vide. C’est le frère de Paul qui s’assurera, dans un premier temps, du suivi de la distribution et vérifiera la bonne foi de nos partenaires. Après toutes ces activités, nous retournons chez Masera, où nous attend un magnifique festin. Je raffole des sambazas, de petits poissons frit que l’on mange en entier. En français, on les appelle des frétins. Ils sont pêchés la nuit, par une grande équipe de pêcheurs qui attachent trois bateaux ensemble, reliés par de longues tiges de bois. La proue et la poupe de ces pirogues sont prolongées par d’autres tiges, où sont accrochées des lanternes qui attirent les poissons dans l’obscurité. Paul m’explique tout cela après le repas, sur le chemin des rives où nous allons nous baigner avant la tombée de la nuit. La soirée se passe autour d’une bière et d’un dindon fumant. Nous discutons avec nos hôtes qui nous remercient encore pour notre présence. Maman dort dans la chambre de la matrone Masera, ce qui est le plus grand signe de respect. Quant à moi, Paul a voulu me laisser sa propre chambre, pour me remercier des fois où je lui ai cédé mon lit, lors de ses visites à Neuchâtel. Cet accueil fait vraiment chaud au cœur. Nous nous endormons bercés par le chant des pêcheurs.

Le lendemain est une journée de repos, un vrai dimanche. On dort le matin, puis on joue avec les enfants. C’est très émouvant de voir Paul entouré de sa famille et surtout avec sa mère. Il ne l’a pas vue depuis deux ans, ses études et son maigre salaire l’ayant bloqué longtemps en France. Le plus petit garçon de la famille est un petit ange, qui après avoir longtemps touché nos peaux de musungu, a tout fait pour attirer notre attention ou avoir des câlins. Tous les membres de la fratrie sont adorables et la journée est aussi réparatrice qu’agréable. En début d’après-midi, un énorme orage secoue notre petite île paradisiaque. Les routes sont inondées et impraticables si bien qu’il nous était impossible de rejoindre comme prévu notre prochaine destination en moto. Paul fait alors un téléphone et nous annonce que ces amis pêcheurs nous y déposerons en pirogue, une fois l’orage passé. Avant de partir, j’observe une fois de plus la bibliothèque de mon ami. Entre les livres religieux et ceux relatifs au Valais, je tombe sur un petit ouvrage intriguant. Un polar qui se passe au Cap, nommé « Zulu ». Avec comme seule lecture le Coran de mon ami Muhammad, je demande à Paul si je peux le lui emprunter, histoire de changer un peu. Il accepte en soulignant qu’il se passe qu’il se déroule dans la ville ou s’achèvera mon voyage.

Les pêcheurs nous attendent au pied de la colline qui se jette directement dans l’eau du lac. Cette fois, pas de moteur mais des pagayes. Une partie de la famille nous accompagne. J’espère sincèrement revoir ceux qui ne feront malheureusement pas partie du voyage. Nous partons alors, en agitant nos mains, direction Kashofu.

Le chant des pêcheurs est magnifique et Paul s’occupe de la traduction. Je n’ai pu m’empêcher d’enregistrer ce rythme étrange, frappé par la rencontre du bois et de l’eau. En chemin, nous sommes rattrapés par une grande pirogue surpeuplée. Certains passagers reconnaissent Paul. Ils lui expliquent alors que se sont deux équipes de foot, qui reviennent d’un match plus loin sur l’île. Le tam-tam africain fonctionnant plutôt bien, ils sont au courant de notre action de la veille à Kasihe. Ils nous proposent alors d’embarquer avec eux, car nous avons le même cap. En sautant d’une barque à l’autre, Paul reconnait certains de ces amis. Il y a des personnes de confiance parmi eux, et nous chargerons le frère de Paul de leur donner un des ballons qu’il a en réserve. Pour cette décision, nous sommes acclamés comme des héros jusqu’à ce que nous touchions terre.

Le chemin pentu escalade une colline, que la pluie a rendu glissante. Nous arrivons à destination et Paul, au fil de nos pas, nous raconte ces lieux à la lumière de ses souvenirs. C’est ici qu’il a étudié, dans la plus grande école de l’île, avec Christine qui m’a accueilli en Ouganda. C’est ici également qu’il a fait toutes les bêtises propres aux écoliers. La paroisse se trouve juste à côté des bâtiments scolaires, à côté de la grande Eglise. Nous sommes accueillis par ses amis et collègues. Après nous avoir montré nos chambres, nous nous dirigeons rapidement vers le terrain de sport qu’ils sont en train de construire, car la nuit menace. Certaines des prochains projets « d’Un Seul But » auront lieu ici, car cette île est assez démunie matériellement. Une fois rentrés, nous mangeons en écoutant les histoires de Grand Séminaire de ces prêtres ayant commencé ensemble leur vocation. Cette école à l’air d’être très amusante, malgré l’aspect strict qu’elle peut inspirer. Je discute ensuite longuement avec un prêtre ayant récemment publié un livre dans le but de dénoncer les atrocités ayant eu lieu dans la région. Nous nous promettons de garder contact. En allant me coucher, je commence aussi le livre que j’ai piqué à Paul, qui démarre en trombe.

À cinq heure, le réveil sonne. Nous partons à pied pour le port. Un vieux bateau rouillé nous attend là, avec à son bord une horde de petits paysans se rendant à Bukavu pour écouler leur production. Le bateau, plein à craquer, quitte le port en longeant un village de pygmées, entre deux épaves dont la carcasse d’acier ressort par endroit des flots. J’aperçois un petit mouvement sur l’une d’elles, ce qui donne l’impression étrange qu’elles sont habitées. Nous sortons alors de la baie, et prenons le cap pour Bukavu. Autour de nous, les pêcheurs de sambazas sortent leurs filets, tandis que le soleil vient éteindre leurs apâts. Nous filons contre le vent, le drapeau bleu du pays flotte à la proue, comme pour nous rappeler que nous quittons le paradis pour nous rendre dans la jungle de la ville.
PS: je vous prépare rapidement une petite galerie pour tout ca promis !