La prison modèle

La prison modèle

Pour mon dernier week-end au Congo, nous avons dû annuler notre programme maman et moi. J’avoue que même si je rate un passage dans les montagnes et un aperçu des mines de la région, je suis content de rester à Bukavu pour terminer mon séjour. En effet, nous avons changé nos plans, épuisés par ces derniers jours plus qu’intenses. Mais malgré tout, j’ai tenu à retourner à la prison centrale. J’y avais déjà fait un saut il y a quelques jours, car nous étions invités pour assister à la finale du tournoi de la prison, qui a lieu grâce au matériel que « Un Seul But » leur fournit. Mais je n’avais toutefois pas eu le temps de « visiter » l’endroit. Ainsi, lorsqu’Adrien nous a proposé de venir assister à la messe, nous avons tous de suite accepté.

En arrivant, nous sommes accueillis par Adrien. Le directeur arrive ensuite, l’air un peu préoccupé. Il annonce à Adrien une triste nouvelle. Un des prisonniers, pris de violentes diahrrées, est décédé pendant la nuit. Le chef de l’établissement s’étonne car trois médicaments lui avaient été administrés la veille. Il avait eu droit à cette faveur. D’ailleurs, l’odeur de merde est insoutenable. La maladie menace chacun des prisonniers, prête à emporter chacun des 1’500 hommes qui croupissent là les uns sur les autres. Nous entrons ensuite dans l’enceinte, pas plus grande que la cour de mon ancien lycée, puis dans la petite chapelle. Adrien commence la messe, quand je remarque que le « Grand Capita » se trouve tout près de moi. Cet ancien gradé de l’armée, dont le visage est taillé au couteau, fait respecter sa loi ici. 150 hommes sont à son service, toujours armé d’un bâton comme matraque. Avec ma mère et moi, il est très courtois, même protecteur. Durant la messe, il m’adresse un grand sourire et un regard respectueux. Il est ici car durant ces années dans l’armée, il était partisan d’une des armes de guerres les plus violentes et meurtrière dans la région : le viol. Je n’en sais pas plus. Mais il est, d’après ce que j’ai compris, apprécié par la majorité des détenus et les membres de l’aumônerie. Il a, par exemple, mis un terme aux tortures qui avaient lieu contre ceux qui défiait son prédécesseur. La manière la plus utilisée ici était de leur briser les pieds, réduire leurs os en petits morceaux. L’espoir des torturés de remarcher était alors aussi fin que leurs os brisés, infime. La loi de la jungle règne ici, alimentée par la barbarie des milices qui sévissaient dans la région.

Durant la messe, le cœur chante à tue-tête devant une assemblée qui, comme leurs camarades de Kabare, a le regard vide. Mais eux ce n’est pas la nourriture qui leur manque, mais l’espoir. Ils en trouvent un peu dans la religion, mais elle ne peut pas tout combler. Mais le rythme des chants et des tambours leurs permet de s’évader quelques instants, même de danser un peu et taper dans leurs mains. La religion leur permet aussi peut-être de chercher un pardon, une rédemption.

A la sortie de la messe, mon ami, le docteur Claude, me prend par la main. Nous partons visiter l’enceinte. Je mets quelques instants à remarquer que nous sommes entourés, escortés par des miliciens, leurs pieds-de-biches au poing. Nous faisons le tour de l’établissement, entrons dans les cellules. La première que nous visitons est la cellule huit, divisée en petites chambres. Elle est réservée aux gens qui ont du pouvoir, leur donnant la chance d’avoir une chambre pour deux, avec une télévision satellite et un matelas. Les cellules suivantes sont comparables à celle que j’ai vu à Kabare sauf que là, une seule cellule contient autant de détenus que dans l’autre prison. Ils s’entassent à minimum 220 dans un espace d’environ quinze mètres sur huit. Quelques lits superposés, dépourvus de matelas, sont réservés pour les chefs de cellules, les autres dorment par terre. La porte des cellules se ferme chaque nuit, de 18h à 6h. Les besoins se font au sol, à côté des codétenus. La promiscuité est extrême. Le capita nous invite alors dans sa cellule, qui se compose d’un petit salon et d’une petite chambre. Lui n’est pas à plaindre. Un lit, une télé, et même une petite véranda dans la cour commune lui sont réservés. Je n’aurai pas accès au quartier des femmes, qui sont souvent enfermées avec leurs enfants, ni à celui des mineurs.

Nous visitons aussi la cuisine, qui permet de nourrir toute la prison. Ici chacun a droit à sa ration. Ils ne mangent pas à leur faim, mais ils mangent. En plus, la prison est ouverte et accessible pour les familles, qui peuvent en partie s’occuper de leurs proches emprisonnés. Dans la cour il y a même quelques petits étalages, des petits marchés. On m’avait décrit cet endroit comme une petite ville et s’est bien le cas. Un chef, du commerce, une Eglise, un terrain de foot. A la seule différence que les gens ne peuvent pas sortir, même s’ils aperçoivent la liberté et la ville sur les collines environnantes visible depuis la cour centrale. Mais même si ici ils ne meurent pas de faim, la promiscuité transforme un petit virus en épidémie meurtrière, l’indifférence des responsables une simple diarrhée en raison de mort. C’est sans complexe que le directeur aime rappeler aux visiteurs que cette prison est considérée comme une prison modèle en RDC, considérée comme la meilleure du pays durant l’année précédente.

Je termine ma visite au quartier spécial, où sont envoyés les malades. C’est aussi ici qu’est enfermé mon ami le docteur Claude. Ce médecin de formation croupi ici depuis plus de quatre ans. Il a été condamné pour un avortement qui a mal tourné. Homicide. Il ne sait pas quand il pourra sortir d’ici. En attendant, il se bat, pour rendre ce lieu plus humain, il est respecté et influent. Mais les années flétrissent la volonté. Nous l’aidons comme nous pouvons pour qu’il puisse exercer son métier ici. Il nous en est infiniment reconnaissant. Lorsqu’il me prend entre quatre yeux pour me donner une petite enveloppe et me souhaiter bonne chance pour la suite du voyage, je lui fais par d’une intuition : La prochaine fois que l’on se rencontrera, il sera un homme libre. Larmes aux yeux et front contre front, on se quitte, chacun chargé d’espoir et de courage.