Les grenades du Hezbollah

N’ayez pas peur du titre, vraiment. Il peut être un peu effrayant, mais les seules grenades que j’ai vu ici sont délicieuses et poussent sur les arbres. Les seuls fragments qu’elles contiennent sont comme de petits rubis sucrés.

Je suis bien arrivé au Liban, même si je me suis un peu planté avec mon vol. En effet, je suis arrivé avec 4 heures d’avance à l’aéroport. Mais bon il vaut mieux ça que l’inverse. Rayan et son père m’ont réceptionné à mon arrivée à l’aéroport de Beyrouth. Je savais que mon premier passage à Beyrouth serait court. La famille retourne dans leur village d’origine pour se voir et passer le week-end ensemble. Un petit dèj’, une douche et c’est parti pour le Sud.

On part en voiture, Rayan au volant. Je m’attendais à un plus long voyage, mais 2h suffisent pour atteindre le village, proche des frontières israéliennes et syriennes. Sur la route, on passe un poste un peu spécial, des militaires bordent la route que nous empruntons sans que cela ne semble étrange aux occupants des voitures. J’ai appris après coup que les étrangers avaient besoin d’une autorisation spéciale pour se rendre dans cette région. Heureusement, Rayan et sa famille m’ont assuré qu’il n’y avait pas de problème pour moi et qu’avec eux, tout irait bien. Je les crois sur parole. La raison de ce checkpoint ? Il y a quelques mois, deux syriens sont allés dans cette région pour tirer une roquette sur Israël de manière à attiser les anciens troubles de la région. Donc ce ne sont que des précautions et un petit suisse en vacances dans une famille originaire de là-bas ne devrait pas poser problème.

Nous arrivons alors à Markaba, notre destination. J’avais été prévenu que l’endroit serait vétuste, et à raison. Un petit jardin, deux pièces et une salle de bain. C’est là que vivait leur grand-mère. La maison se trouve en haut d’une colline et offre une vue imprenable sur toute la région. Magnifique, on dirait le Jura, en un peu plus désertique. J’ai l’impression d’être transporté dans les images de la Bible, que j’imaginais durant mes années de catéchisme. Tout est différent ici. Je goute des figues, des citrons et des grenades, un fruit que je n’avais jamais gouté auparavant. Tout est pris à la source, à même les arbres. Là, je rencontre le reste de la famille. Une petite famille m’avait-on dit, mais pourtant, nous sommes au minimum une douzaine. Il y a les frères et soeurs de Rayan, des enfants… et certains manquent à l’appel ! Leurs prénoms sont ceux de Saints musulmans. Cette famille est chiite, très croyante et pratiquante. Ainsi, chacun prend un petit moment dans la soirée pour s’éloigner et prier. Peu de gens parle anglais, encore moins français, Rayan me prête donc sa voix pour la communication. Après le souper, un des meilleurs de ma vie, les gens me questionnent sur moi, la Suisse et l’Europe, notre vision du Liban ou les habitudes et croyances. Rayan peut m’aider car elle est venue en Suisse et à Berlin quelques temps. On me pose aussi une question sur la guerre en Suisse et ma réponse, concernant la guerre du Sonderbund, les fait pleurer de rire. Après ce qu’ils ont vécus c’est compréhensible. Les hommes fument le narghilé, on boit du thé en mangeant des petites graines salées. Toute la famille a le sourire, est unie et est très accueillante. J’ai toujours la meilleure place, le plus beau fruit, la plus belle brochette. A une certaine heure, Hussein, le beau-frère de Rayan pose son narghilé, part quelques minutes et revient avec une petite boite carrée. Je lis en français dessus : 25 Cartouches – 9 millimètres. Il entre dans une des pièces et en ressort avec deux fusils, des « baroudis » comme on dit ici. Il rigole en me voyant devenir livide et m’invite à venir chasser avec lui et son beau-frère, le lendemain matin. Ce que j’accepte un peu perplexe mais curieux. La cible, les petits oiseaux de la région. Ils en ramèneront quand même une douzaine.

Avant d’aller me coucher dans la chambre des hommes, je passe par la salle de bain et remarque, au mauvais moment, l’absence totale de papier. J’observe autour de moi et identifie un petit pommeau, situé à côté des toilettes; une « douche à fesse ». J’en avais déjà entendu parlé, mais je l’expérimente pour la première fois. C’est exotique, mais très efficace.

Le lendemain matin, départ pour la chasse. On prend la voiture, avance de quelques centaines de mètres, puis la dépose à la sortie du village et on commence à chasser. Ma cible à moi, les cactus, j’évite les cibles vivantes, par conviction et par peur de faire un faux mouvement. Et étonnement, je n’en rate aucun. Ils ont l’air de penser que je suis doué. C’est très impressionnant de se servir d’un baroudi. Le bruit, le recul de l’arme et l’impact de la balle me sont nouveaux et je dois l’avouer, peu agréable. Mais l’expérience est intéressante.

Je pars ensuite avec Rayan et Ali, son père, qui me parle de l’histoire de la région, de sa famille, de ses terres. Je goute aux fruits, à même les arbres sauvages de la vallée. Je rencontre un cousin, qui nous offre le café dans sa maison en construction. En rentrant à notre sommaire résidence, Rayan me demande de lui donner un cours de français, ce que je fais avec plaisir. Pour me remercier, elle m’apprend quelques rudiments d’arabe. J’apprends les bases, les formalités et les mots courants, mais je ne suis pas très bon. J’ai de quoi travailler maintenant. Après le repas, la famille discute dans le jardin et beaucoup de cousins éloignés viennent prendre des nouvelles. Je joue aussi avec Ali (Loulou) et Jawad (Gougou), les deux bébés de la famille. Ils ne parlent pas encore mais on se comprend. Rayan me convie à une partie de foot, et m’humilie tellement elle joue bien. Elle m’explique qu’elle a gagné le championnat de futsal avec son équipe cette année. Elle joue aussi dans l’équipe de son université et dans une des meilleures équipes féminines du Liban. Même blessée, elle me met un nombre incalculable de petits ponts. Le foot lui permet d’étudier; elle a obtenu une bourse pour jouer dans l’équipe de l’uni. Une belle opportunité pour elle. Vous ne la connaissez pas encore, mais je vais vous parler plus amplement d’elle d’ici peu.

La fin de la journée se déroule calmement. On me met juste au défi d’aller chercher des grenades dans un arbre, ce que je fais à la surprise générale. Je gagne en respect, même si j’en avait déjà trop du fait de mon origine et des choses que je symbolise. J’apprends aussi cette après-midi là que nous sommes dans un des fiefs du Hezbollah et que la famille à une grande admiration et une grande sympathie pour cette organisation. Pour eux, ils représente la libération du Liban face aux envahisseurs israéliens ou syriens et protège leur intégrité politique et religieuse. Tout le monde en parle avec un grand sourire et beaucoup d’estime. On m’explique aussi que les drapeaux qui bordent la route sont ceux de l’organisation ou de branches affiliée, que certains morceaux joués à coin dans la voiture sont produit par l’organisation. D’après eux, il n’y a aucune animosité de la part de ces adhérents, seulement une volonté de justice et de protection nationale. Ce sont ces motivations qui expliquent leur entrée dans la guerre en Syrie, conflit qui menace directement le Liban par sa proximité. De la prévention me dit-on. Je n’adhère pas à tous ce que l’on me dit, mais le garde en tête pour ensuite aller le confronter à d’autres sources. C’est très intéressant d’apprendre ce que pense des gens qui ont vécus proche de cette organisation.

Avant de rentrer à Beyrouth, on m’emmène à la frontière israélienne. Elle est gardée par une mission des nations unies, par une dizaine de gardes philipins et deux véhicules blindés. La frontière elle-même est électrifiée et mortelle me dit-on, au cas où les dizaines de caméras qui les surplombes ne suffisent pas. Cet endroit est très impressionnant à voir. Derrière une haute colline, c’est la Syrie. Beaucoup de choses se passent et se sont passées à cet endroit et les habitants se préparent aux suivantes, car l’animosité n’est surement retombée que momentanément. Mais je suis bien accompagné et j’ai la chance de le voir  à un moment calme.

En rentrant à Markaba, Rayan et son père me parlent de leurs croyances, mais le trajet est court. Je vais tenter d’en apprendre plus durant mon séjour. J’ai hâte de parler d’islam, de paix et de la fin du monde, qui est très proche selon eux. En tout cas, mon arrivée au Liban commence par une vraie aventure et beaucoup de choses que je ne pensais jamais voir ni faire de ma vie.

Wallah, j’espère que ça continuera ici, à Beyrouth !

(Ecrit le lundi 3 octobre, bon anniversaire petit frère ! )

Galerie d’Istanbul 

La Mosquée Bleue

La maison de mon hôte, Phil.

Un soir au bord du Bosphore
Un pêcheur du pont Galata
Istanbul, depuis la tour Galata.

Le marchand de couleurs

Une terrasse, disons, originale.

Le soleil se couche en occident.

Petit chill en face de Ste-Sophie et de la Mosquée bleue.

Voilà, j’ai une crampe. Je viens de passer 25 minutes, le bras par la fenêtre,  pour vous charger ces quelques photos par le wifi d’un voisin… Mais j’ai internet et je peux vous donner quelques nouvelles. Mon séjour à Beyrouth est très intense. J’ai deux articles en cours, je dois terminer les corrections du premier et le second doit encore passer entre les griffes de ma correctrice, mais surtout ma petite amie. Je profite de ce petit message pour la remercier, pour tout le travail qu’elle fournie pour le blog, pour sa patience et surtout pour son amour. Merci Alexandra, je te dois beaucoup.

J’ajouterai des légendes aux photos, mais pour patienter, il faudra se contenter des images. C’est pas très pro je sais. Et j’ai du faire un grand tri, j’ai choisi mes préférée. À bientôt et je vous dis déjà les prochains articles sont plutôt spéciaux!

Vapur l’Asie

Ici, les bateaux sont un moyen de transport citadin à part entière. Après avoir tourné quelques minutes, je trouve le vapur direction Üsküdar. Rien que le nom me paraît exotique. Ce petit bateau, sur lequel on monte sans passerelle, à même le quai, représente un grand symbole pour moi. Il m’emmène vers l’Asie, pour la première fois de ma vie. Cette rive, que je vois depuis quatre jours, m’ouvre le chemin du plus grand continent du monde, plein de promesses pour des voyages à venir, est ma porte d’entrée pour le continent le plus grand du monde. Il m’ouvre le chemin à une infinité de perspectives d’explorations et de voyages. Et je serais assurément accompagné pour les prochains, c’est un bon prétexte pour initier Alexandra à l’amour des voyages.

Hier soir j’étais dans le quartier de Besiktas, d’où je pars maintenant. Le but de notre virée nocturne, un match de ligue des champions avec Phil, dans le quartier d’un des plus grand club de la ville. Il est surtout réputé pour son ambiance et sa passion pour le sport de peuple, le foot, qui pourrait revendiquer le statut de première religion du pays. J’ai raté de peu le derby Besiktas-Galatasaray, qui s’est transformé en liesse générale dans le quartier, grâce à une égalisation miraculeuse en toute fin de match. Le score était aussi de parité hier, mais la prestation ainsi que l’adversaire n’étaient pas à la hauteur de celle du derby. Ce qui explique l’apathie générale à la fin de la rencontre. Dommage, ce sera pour une autre fois.

12:45, je n’ai jamais été aussi près de la source du soleil. J’ai été accueillis par un petit parc, entouré d’arbres bas et une belle et grande mosquée. Le port entre Üsküdar et Kadiköy est grand et semble desservir beaucoup de destinations le long du Bosphore. Direction la mer de Marmara, l’ouverture sur la Méditerranée ou de l’autre côté côté, la mer Noire. Les possibilités de départ sont infinies et on comprend le rôle d’Istanbul, de Constantinople ou de Byzance, comme point de rencontre de l’histoire. Les tankers attendent par dizaines à l’entrée du détroit et sillonnent ce passage, rappelant le statut du Bosphore comme carrefour de plusieurs mondes, par la mer, bien sûr, mais par la terre aussi. Pour moi, le pas est fait. La porte est ouverte et depuis ici, je pourrais aller jusqu’en Chine, tout droit, sans mer ni bateau, en passant par une multitude d’endroits qui font rêver depuis longtemps. Des montagnes, des steppes, des déserts. L’Afghanistan de Kessel est le premier qui me vient en tête. Et puis  Genghis Khan l’a fait, dans l’autre sens, il y a bien longtemps. Tout est possible depuis ici.

Ce côté là de la ville semble plus dégagé, mais je vais aller me perdre dans les rues, ce que je fais de mieux, et explorer.

Les pêcheurs d’Anatolie n’ont rien à envier à leur vis-à-vis du pont Galata ou des rives de la Corne d’or. Leur adresse est impressionnante et leur appâts, plutôt étonnant. Il me semble avoir aperçu un reste d’épis de maïs au bout de leur ficèle. À vérifier. Je présume que la légende régionale qui attribue aux poissons du Bosphore le statut de meilleurs poissons du monde est la même de ce côté. Les eaux spéciales de la mer Noire et de la mer de Marmara seraient censées, d’après cette légende, abriter les poissons les plus délicieux. D’où leur assiduité à la pratique de la pêche. Si ce sont les mêmes poissons qui étaient dans mon « Ekmek » d’hier après le match, s’est vrai qu’ils sont spécialement bon.

Je n’ai jamais vu la rive occidentale sous cet angle, et cela est très différents de ce que je voyais lorsque je m’y tenais. J’aperçois Cihangir et la tour Galata, qui me sont familiers. Mais les tours qui surplombent Besiktas m’étaient inconnues. C’est le quartier de la finance, un autre endroit central de l’histoire actuelles. C’est la nouvelle Byzance.

Je pars en direction de Kadiköy, le vis-à-vis de Karaköy, où j’ai rencontré mes premiers pêcheurs.

Le bord du Bosphore, est aménagé de ce côté, surplombé par un quartier qui a l’air d’être assez organisé et tranquille. Le vent, frais, fait vibrer les voiles des promeneuses. J’ai l’impression que beaucoup de personnes ici viennent du golf arabique. Cela provient peut-être de la stratégie du gouvernement d’accorder l’entrée plus facilement aux gens originaires de ces pays, après le déclin des touristes occidentaux. On l’observe dans la rue. Le coup d’état manqué du 15 juillet pèse sur l’attractivité de la ville. D’ailleurs le nombre d’étudiant Erasmus à avoir annulé leur séjour, est très parlant. Censé être plus de 200, ils sont maintenant une soixantaine à avoir maintenu leur venue à l’université de Galatasaray, l’uni de Phil (Pas de chance pour un fan de Besiktas). Dommage pour eux, ils manquent une expérience magnifique. Le quartier supérieur est calme, par rapport à Beyoglü.

Le quotidien ici se déroule sans problèmes apparent. Les personnes plus âgées jouent au dominos autour d’un verre de thé, les plus jeunes s’ébattent  dans les nombreux parcs, à la sortie de l’école. Je me demande si les gens que je croise dans la rue ont répondu à l’appel d’Erdogan, le soir du coup. Le président a eu une réponse très rusée, pour contrer l’attaque des militaires putschistes: Il a eu recours à un FaceTime, en direct sur Facebook et retransmit par toutes les télévisions nationales. Comment demander plus efficacement à ses partisans de bloquer des chars et de résister à des bombardements ? Étonnant ce coup d’état. Protéger la démocratie est une bonne idée, mais beaucoup se targuent de le faire. Et quelques putschistes, sans alliés politiques, ne sont pas dans la meilleure position pour réaliser ce genre de choses. D’ailleurs, le résultat est plutôt mitigé si on observe la réponse du pouvoir. Mais qui sait d’où est partie l’idée. On ne le saura sûrement jamais, et le peuple turc non plus. En tout cas Erdogan est en place, et peut être pour longtemps. J’ai entendu parlé de purges, dans l’administration et plus récemment, dans les services secrets. Les gens écartés sont accusés d’être des partisans de Gülen, un ennemi maintenant lointain, mais qui aurait un grand réseau dans le pays. C’est en tout cas la version officielle, et acceptée pas la majorité du peuple. Avec ces purges, Phil m’a dit que de jeunes cadres accédaient à des positions très (trop ?) élevées dans la hiérarchie. Peut être seront-ils reconnaissants envers ceux qui leur ont offert ces postes. Tout ceci est très vague, même mystérieux, mais le peuple semble toujours soutenir la recette Erdogan.

Je crois que je suis allé un peu vite en besogne. Je suis arrivé à Kadiköy: la vie bat son plein et n’a rien à envier à l’autre rive. Üsküdar est peut-être une exception, car Kadiköy vit aussi vite et pleinement que les quartiers réputés comme étant les plus animés. Je me me croirais même un peu plus dans une ville d’Europe ici, ou dans une station balnéaire de la Méditerranée. En face de moi, au-dessus d’un café, j’aperçois  une affiche d’un Parti de gauche; le quartier serait peut-être même moins conservateur ? La barrière de la langue m’empêchera d’avoir plus d’informations, mais Phil pourra peut-être y remédier. La vieille ville est bordée de terrasses, de poissonniers, les rues bondées. L’ambiance est aux vacances. Après le port de Kadiköy, d’où part le vapur qui me ramènera à Besiktas, se trouve la promenade des anglais,  version turque. C’est un plaisir de voir le soleil se coucher derrière la mosquée bleue qui, l’espace de quelques instants, changera de parure pour devenir la mosquée d’or. C’est la première fois que je vois le soleil se coucher depuis le pays du soleil levant.

Et Marmara ouvre une toute autre perspective, encore plus loin, vers le sud, derrière les îles du prince. Mes yeux  et mon esprit s’y perdent. Mais bientôt mes pieds iront les rejoindre.

La mosquée bleue

(Avant d’aller voir la mosquée bleue, j’ai eu la chance d’entendre l’appel à la prière de midi, entre Sainte-Sophie et la mosquée bleue. On dirait qu’ils se répondent. Je vous conseille de l’écouter musique de fond de l’article « La mosquée bleue ».)

J’arrive au moment de la prière, quand le muezzin appelle les fidèles. À droite d’une porte géante, des hommes, de tous âges, couleurs et styles se lavent les pieds devant d’antiques robinets en métal. Au-dessus de la porte, une inscription d’or, sûrement issue du Coran, donnent aux hommes qui y croient des indications sur leur dieu, enfin je pense. Je passe cette porte, débouchant sur une grande cour, entièrement de marbre, gris, blanc avec des reflets bleutés. Sulthanhamet porte bien son surnom. Le haut des minarets est aussi orné de bleu. Je ne suis encore jamais entré dans une mosquée. Le marbre chaud de la cour accueille beaucoup de femmes qui, je pense, attendent leurs hommes, pendant qu’ils témoignent leur foi en leur dieu. Le marbre est vraiment chaud, comme habité. J’attends la fin de la prière de midi, en observant une femme qui a emporté son tapis et qui prie derrière l’ancien réservoir dédié à l’absolution. Elle n’est pas avec les autres mais vit sa foi seule, elle n’a pas besoin d’être à l’intérieur, pour aimer son dieu. Je regarde aussi les messages pour les visiteurs « non-initiés » à l’islam, qui parlent de l’unicité de la foi, de l’universalité de dieu et portent les messages de paix de l’islam. Ils font du bien, par rapport au contexte général actuel. Malgré leur volonté non-dissimulée de convertir, ils ont le mérite d’interpeller. Un panneau montre l’arbre généalogique des premiers saints. Isa (Jésus) n’est pas très loin de Mahomet.  La cour est ornée de grandes arches, majestueuses et pointues, soutenues par des piliers de marbres. Le temps a coloré leur base en turquoise. Comment autant de couleurs se retrouvent ainsi au même endroit, déposées par le temps ? En dessous des dizaines de portes et de fenêtres, au-dessus, des dômes magnifiquement peint de motifs rouges. Un chien errant dort à côté de moi, son rêve à l’air très agité, mais personne ne l’empêche d’être ici.

Je vais essayer d’entrer maintenant voir si le marbre est encore plus chaud après la prière. Il commence à pleuvoir, je vais me réfugier à l’intérieur, mais pas par la porte principale, elle est réservée aux croyants.

Après avoir enlevé mes chaussures, je peux entrer. Le tapis de la mosquée est doux, autant pour les pieds que pour les yeux. Des fleurs bleues sont reliées entre-elles par des tiges turquoise, sur un fond rouge clair très apaisant. De petites lumières très basses sont accrochés au plafond. 4 énormes piliers soutiennent le dôme, chacun portant une inscription d’or qui restera pour moi un mystère. J’ai lu ensuite que cette architecture s’appelle « en patte d’éléphant », j’ai pensé à Khartoum, que je ne pourrais voir pour le moment. La pierre du dôme est habillée de plusieurs fils d’or, trace de la vie de Mohamed, qui sont presque toujours sur une base circulaire. Au fond de cette grande salle, un espace est réservé à la prière des femmes, à l’avant celle des hommes et au milieu, celle des perches à selfies et du clic des instantanées prises en rafale par les visiteurs. Les femmes doivent se voiler pour entrer ici, c’est drôle de voir comme certaines n’en ont pas l’habitude, et sont prête à enfreindre les règles de ce lieu saint, pour ne pas sacrifier une photo.

L’ambiance est calme, accueillante et invite à l’introspection, d’ailleurs une dame asiatique médite maintenant à côté de moi. La lumière est douce, filtrée par les vitraux colorés, comme les voiles des croyantes du fond de la salle. Ces formes lumineuses complètent des ornements complexes et infinis des hauts murs, en-dessus d’un second étage, sûrement réservé aux notables de l’époque. Les couleurs ici sont beaucoup plus présentes que dans la cours, elles sont même partout. Au fond de la salle repose une stèle d’or (mihrab), ornée de deux lunes et au milieu un fronton qui surplombe d’autres fils d’or. Encore en-dessous de ces paroles saintes se trouve une mystérieuse pyramide à niveau. L’ensemble est si harmonieux qu’il est dur d’y voir l’impact des siècles, comme pour sa voisine Sainte-Sophie. Mais le plus impressionnant reste la grandeur de tout ce qui se trouve ici.

Je ressens un grand contraste entre le côté imposant de l’extérieur et la douceur chaude de l’intérieur. Ce contraste me fait penser à la perception de l’islam en général. Peut-être que les gens, lorsqu’on parle d’islam, perçoivent l’extérieur de la mosquée bleue et se limitent à cette grandeur, à cette raideur, alors que l’intérieur est doux comme le tapis qui recouvre le sol, beau comme les ornements des murs, lumineux comme les vitraux des fenêtres et beaucoup de paroles et préceptes, d’or comme les fils tressés qui reprennent les paroles du prophète. Comme m’a dit Philippe quand je suis arrivé, ça donne envie d’y croire.

Sansmpaka 1, le départ

Voilà, j’ai écrasé ma dernière cigarette en Suisse, la main un peu tremblante, je dois l’avouer. Impossible de dire quelle émotion me faisait ça, mais ça doit plutôt être un énorme mélange qu’une simple émotion. On m’avait prévenu que ce voyage serait un concentré d’émotions, et je crois que je suis déjà bien dans le bain.

Petit détail qui m’a fait un peu peur, j’ai déjà galéré à allumer mon ordinateur pour écrire ces quelques lignes. Un bon point pour m’apprendre à accepter et résoudre les imprévus. Il était juste en mode veille prolongée, ce con.

Je suis dans le vol pour Istanbul et par chance, à côté du hublot. De là-haut, la neige des sommets se confond avec ses cousins les nuages, un tableau tacheté, bariolé et magnifique. J’ai aussi pour vous les toutes premières images de ce périple, le décollage de mon premier avion. C’est moche un aéroport, mais c’est parfois plein de significations, surtout dans un jour comme celui-ci.

En fait, je parle de mon voyage comme si tout était clair, mais je pense que, lorsque je vous ai touché  un mot de ce projet, autour d’une bière ou d’un bon repas, tout ne l’était pas. Je pars donc maintenant pour Istanbul, qui est la première étape de ce projet. J’ai hâte de voir Philipe, mon camarade de sciences po’, qui va terminer son bachelor à Istanbul, et  qui m’a gracieusement proposé de venir lui rendre visite. Les adeptes de la géographie souligneront que mon voyage en Afrique commence à la porte de l’Asie, mais je suis sûr qu’ils ne m’en tiendront pas rigueur. Ensuite, de là je m’envolerai pour Beyrouth, chez Rayan, dont je compte bien vous parler. Après quelques jours là-bas, direction le Caire. De là, commencera mon voyage « en solitaire », mais je ne vais sûrement pas rester seul très longtemps. A partir de ce moment-là, ma seule deadline sera d’être à Bukavu  (région du Kivu, en RDC) pour la période de Noël. Pour m’y rendre, j’ai une ébauche de plan, mais surtout le cœur comme boussole et la raison comme protecteur. Les deux Soudans ne sont pas très stables actuellement, et l’Erythrée non plus, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. (Petit détail, le temps d’écrire cela, j’aperçois dans le hublot Trieste et la méditerranée, le monde est vraiment petit).  Mais le reste n’est pas fixe. A Bukavu, je retrouve ma mère et je vais essayer de la suivre et de la découvrir dans son rôle d’ambassadrice « d’Un Seul But », notre association familiale dont je vous parlerai plus amplement en temps voulu.  J’ai hâte de la voir à l’œuvre. Mi-janvier, c’est Alexandra, ma chérie, que je vais retrouver. Je vais la chercher à Kigali, pour ensuite traverser la Tanzanie, dans le fameux train « TAZARA », qui nous emmènera  au bord de l’océan Indien. A partir de là rien n’est fixe, mais tout est possible, les principales villes d’Afrique australe étant reliées par le train. Et je compte finir au Cap, car je ne peux pas aller plus loin en direction du Sud. Mais je pense que c’est déjà un bon début , où en tout cas une belle fin !

J’ai hâte de pouvoir vous donner des nouvelles de Philipe et d’Istanbul, d’ailleurs Ataturk approche, et non de Gaulles, tu n’as pas le monopole des symboles nationaux transformés en aéroport.

PS: Les premières images arrivent, mon hôte, vidéaste de passion, va m’initier à l’art du montage.

A bientôt !