Dix jours de tristesse

Je suis maintenant bien intégré dans la famille de Rayan. Je fais partie de leur quotidien, je suis moins étranger à leurs yeux, et je ressens la même chose envers eux. Je peux ainsi vraiment observer la vie de tous les jours, les habitudes, le travail, ici, à Beyrouth. Depuis mercredi, je réside dans l’appartement d’Hussein, le beau-frère de Rayan, la personne qui m’a initié à l’art de la chasse.

La première chose à comprendre ici, dans les quartiers sud de Beyrouth, est que c’est la religion qui définit la plupart de vos actions. La famille dans laquelle je suis est très croyante. Toutes les femmes portent le hijab, le voile qui cache les cheveux et le corps jusqu’aux mains. Elles ne le portent comme une contrainte, mais comme une fierté. Il m’est interdit de leur serrer la main ou de les toucher, ce privilège est réservé aux gens de la famille et après leur mariage, à leurs époux. Je les salue d’une main sur le cœur et d’une petite révérence respectueuse. Cette famille est très ouverte par rapport à certains autres croyants. Ici la femme est à peu de choses près l’égal de l’homme car il y a une grande confiance entre les membres de la fraterie. Les filles ont la permission de sortir de la maison, de voir qui elles veulent. Les parents savent qu’ils peuvent laisser leurs enfants faire ce qu’ils veulent, dans le respect des règles tacites. En contrepartie, les enfants les mettrons au courant de leurs activités. Rayan a même eu la permission de voyager seule, ce qui n’est absolument pas courant ici. Toutefois, voyager n’est pas non plus courant pour les hommes, mais pour d’autres raisons, principalement administratives. Il est difficile de sortir de ce minuscule pays, qui compte 4 millions d’habitants et qu’il est possible de traverser en quatre heures de voiture, du nord au sud. Enfin , si le trafic le permet, ce qui est rarement le cas. Hussein, le frère de Rayan, à 27 ans et n’a pu sortir qu’une fois d’ici, pour aller visiter la Malaisie. Rayan elle a plus de chance. Son statut d’internationale du football libanais lui ouvre de nombreuses portes. Ces parents comprennent et acceptent les opportunités qui s’offrent à elle et ne l’empêchent pas de les saisir. J’ai pu ressentir que ce petit territoire est souvent perçu comme une prison, agréable mais close.

Les femmes de la famille travaillent aussi, elles ne sont pas confinées qu’au tâches ménagères comme c’est le cas assez couramment, m’a-t-on dit. La mère tient un petit magasin de chaussures neuves et d’occasions, la plupart des sœurs travaillent dans la comptabilité ou en tant qu’infirmières, tandis que Rayan et sa cadette poursuivent leurs études universitaires. Tous les enfants de la famille ont eu le privilège d’aller à l’université, ce qui donne un certain statut et un petite sécurité à toute la famille. J’ai eu l’occasion d’aller voir le beau-frère de Rayan dans son atelier de menuiserie et en fin de semaine, j’ai accompagné Hussein dans un des hôtels où il officie en tant que chef cuisinier. Peut-être pourrais-je même faire une sorte de stage à ses côtés, derrière les fourneaux. Le père de Rayan, lui, à plusieurs casquettes. Il possède quelques étalages au souk, où il mandate des gens pour travailler pour lui, aide sa femme dans la gestion du magasin et officie en tant que taxi lorsqu’il a du temps libre. Malgré la multitude d’activités pratiquées dans la famille, ils vivent dans un petit appartement comprenant un salon-salle à manger, une chambre pour les femmes, une cuisine, une chambre pour les hommes et deux salles de bains. Toutefois, cette promiscuité ne semble pas les gêner. Leur situation me parait même enviable en regardant les immeubles qui bordent le leur.  La journée de travail fini aux alentours de 16h, et ils se retrouvent alors pour manger un souper copieux, digne des meilleurs restaurants libanais d’occident. Il est quand même important de soulever que la préparation du repas et les tâches ménagères sont souvent la tâche des femmes, même si le père met régulièrement la main à la pâte, ce qui est aussi très progressiste pour ici. Et tout le monde refuse mon aide, l’hôte n’est pas sensé travailler dans la maison. Mais aujourd’hui, j’ai fait la vaisselle en douce, sans que personne ne me voit.

Ici, beaucoup de gens me répètent que j’ai choisi les pires jours pour venir visiter le Liban, car c’est la période d’Achoura. Je n’avais jamais entendu parlé de ce temps religieux, mes connaissances sur la communauté chiite se limitant à la base du schisme avec la communauté sunnite. Et c’est exactement cela dont il est question. J’ai appris, lors de mes trajets en voiture avec Hussein, qu’il s’agissait de la commémoration du massacre des partisans et de la famille d’Ali et d’Hussein (pas le frère de Rayan, le fils d’Ali et descendant de Mahomet).  Ali est le descendant désigné par le prophète à sa mort pour diriger l’islam. Durant ces dix jours de tristesses, les écrits du massacre de cette famille sont lus, jours après jours, dans les mosquées chiites. La commémoration est partout. Il est coutume durant cette période de porter du noir, qu’il est possible d’agrémenter avec du vert (symbole de l’islam) ainsi que du rouge. Les quartiers sud de Beyrouth sont submergés par cette marée noire humaine. Le visage dans gens reflète leur tristesse, autant dans la rue que dans l’enceinte des maisons. Des chants narrant cette histoire sont diffusés par des sonos itinérantes et des drapeaux noirs, verts et rouges flottent presque à chaque fenêtre. Même les programmes télévisés, que j’ai eu l’occasion de découvrir  hier, sont adaptés pour les circonstances. Les chaines musicales jouent des morceaux en rapport aux massacres des premiers patriarches martyrs chiites. Des images d’anciennes Ashoura des quatre coins de la terre, attestent de l’importance de l’évènement. J’ai même eu l’occasion, hier soir, d’accompagner Hussein et son père à la mosquée pour la lecture d’un des passages. Cette communauté étant une cible privilégiée des terroristes de la région, la sécurité était immense et assurée par le Hezbollah, m’a-t-on dit. Ainsi, la route bordant la petite mosquée de quartier a été fermée. Mon physique et mon visage n’étant pas familier à la communauté de la mosquée, j’ai directement été appréhendé par un homme très impressionnant de la sécurité lors de mon entrée dans le périmètre du lieu de culte. Dès qu’Hussein lui a expliqué que j’étais un ami de la famille et que je voulais simplement participer au culte, les soupçons que je sois un espion envoyé par Israël s’envolent. Un grand sourire est apparu sur le visage de l’homme, qui m’a alors tendu la main et m’a offert une poignée de main très franche. Hussein m’expliquera après coup qu’il est le responsable de la sécurité de cette mosquée, et accessoirement, un homme haut placé au sein du Hezbollah. Mes amis ici me permettent de faire des connaissances intéressantes et plutôt sécurisantes. Nous pouvons alors entrer dans la mosquée, qui est très différente de celle que je vous ai décrit il y a quelques jours. Celle-ci est plus petite, enterrée si bien que le plafond se situe à hauteur du sol. Les décorations sont sobres, il n’y a que quelques carreaux à motifs derrières le mokhtar, si cela s’appelle aussi comme cela pour les chiites. Quelques draps, sombres, pourpres et verts sont accrochés aux murs, sur lesquels sont dessinés des lunes transpercées de flèches, ainsi que des écritures dans les mêmes tons. Sur un drap, on peut voir la silhouette d’un homme portant par un turban blanc, et dont le visage est effacé. Il est remplacé par un halo de lumière claire, seule touche lumineuse dans cet univers sombre. S’agit-il du prophète ? De l’imam Ali ou encore du courageux Hussein ? Il met impossible de le savoir et impensable de poser la question à mes hôtes. En sortant j’apercevrai encore un autre silouhette, portant un bébé.  L’enfant a une flèche ensanglantée, plantée au milieu du front. Rien de très réjouissant, à l’image de la période vécue par les croyants. À gauche de la salle, se trouve l’espace réservé aux femmes, séparé du reste de la mosquée par un drap noir. Cet arrangement de l’espace vise à garder les hommes concentrés, pleinement dévoués à leur dieu et non soumis à la tentation.

L’office commence, des jeunes hommes distribuent des mouchoirs à toute l’assemblée, pour essuyer les larmes me dit Hussein. Lorsque le Shekh commence à raconter l’histoire de ce qu’il s’est passé, 14 siècles plus tôt, l’assemblée, noire, se cache les yeux. Les lumières ont été éteintes et seul l’avant de la salle est éclairé. Le prêcheur commence alors à chanter l’histoire et la mort d’Hussein. Les larmes commencent à couler. Sa voix vacille et la fin de ses phrases sont secouées par ses propres sanglots. Je ne comprends pas un seul mot de ce qu’il est en train de rapporter, mais mon estomac se sert et mon coeur bat très fort, touché par la tristesse ambiante. À la fin de la première partie de l’histoire, on allume les lumières et il commence alors une sorte de sermon, sur un autre ton, plus léger. Je saisis alors deux mots dans son « homélie » : Facebook et Whatsapp. Hussein m’expliquera qu’il a mis en garde les croyants face aux dangers que peuvent, dans certain cas, représenter ces réseaux sociaux. Quelques minutes plus tard, les lumières sont à nouveau éteintes, et la seconde partie de l’histoire continue. Après quelques secondes de chant, les sanglots reprennent, encore plus violemment qu’auparavant. Ali, à côté de moi n’essaye pas de retenir ces larmes, qui coulent le long de ses doigts. Devant moi, un homme, jeune et fort, serre son enfant dans ses bras, comme pour le protéger des archers sunnites. Les autres hommes sont recroquevillés, la tête entre leurs mains. Même les montagnes de la sécurité, dont le tour de garde a été confiés à de jeunes adolescents, ne peuvent pas retenir leurs larmes. Sans comprendre ce qui est dit, des larmes viennent mouiller mes yeux. La souffrance est palpable et l’émotion, très prenante. Je ne comprends pas les paroles, mais je ressens la force des émotions. À la fin de l’histoire, l’assemblé répète en cœur une phrase. Quelque chose comme « Beni soit Mohammed, Ali et Hussein, envoyé sur terre pour transmettre le message de dieu ». C’est comme ça que je le comprends.

Tous les jours, durant Ashoura, sont relatées les écrits de ce massacre et cette commémoration prend fin le 10ème jour. Une marche, à laquelle prennent part tous les chiites, est organisée dans chaque ville et j’ai eu l’occasion d’y participer, lors de mon dernier jour au Liban. A minuit, le soir précédant, toutes les routes de la banlieue sud de Beyrouth sont bloquées, et la sécurité, assurée encore une fois par le Hezbollah, est inimaginable pour des occidentaux. Je pense avoir passé une quarantaine de checkpoints pour arriver au centre de l’événement. Le Majeless (nom des cérémonies de commémoration) a lieu dans la rue, qui est littéralement envahie par les croyants. Hussein, m’a donné une estimation du nombre de participants: autour de 500’000 à Beyrouth, mais cela me paraît un peu biaisé. Mais leur nombre reste très impressionnant. Des sonos ont été installées partout pour porter la voix du Shekh. Les gens sont assis où debout, sur les balcons et les murets. Et ils pleurent encore plus fort qu’auparavant, car le dernier jour est celui de la mort d’Hussein et de ces adieux à sa sœur. Lorsque la cérémonie est terminée, tout le monde se lève et marche. Des slogans sont hurlés : Na Beika Ya Hussein. Nous prendrons ta revanche Hussein. Et toutes les personnes de sa famille seront aussi vengés. Des chants sont repris par des milliers de personnes, les rythmes sont frappés à coup de main sur son propre torse, et se combinent au bruit des pas donnant à cette marche des allures de défilés militaires. La foule avance, vers le bout de l’avenue. Des discours sont aussi donnés sur une grande place et cette année un personnage de marque y participe. Sayyid Hassan, le leader du Hezbollah, est venu en personne donné son discours. Ce qui est vraiment remarquable car beaucoup de personnes voudraient mettre sa tête au bout d’un pieu, comme celle d’Hussein après sa mort. Il fait très peu d’apparition publique, et celle-là est particulièrement spéciale, aux vues des risques qu’il prend et de l’occasion. Mais il le fait pour les gens qui croient en lui, c’est-à-dire quasiment l’ensemble de la communauté chiite libanaise, et beaucoup d’autres personnes à travers le Liban, m’a-t-on dit. Je ne comprends pas ce qu’il dit, mais on m’explique une partie, portant sur les récents attentats au Yemen, visant le peuple chiite lors de leurs commémorations d’Achoura. La famille pense que les personnes qui ont fait cet attentat, sont, symboliquement, les descendants des meurtriers de la famille d’Hussein.

Beaucoup de choses m’échappent encore par rapport à cette communauté, leurs croyances et leur place dans le monde musulman. Mais j’ai tellement appris durant ces 10 jours de tristesse, que pour moi, ce n’était pas le pire moment pour venir visiter le Liban, au contraire, c’était un moment très intéressant, et émotionnellement très intense. La famille, autant celle de Rayan que celle d’Ali, n’est pas près d’oublier Hussein. Et je me demande quelle conséquences cette mémoire gardée entrainera des conflits, politiques et religieux, dans cet orient tourmenté. Mais je suis sûr que leur foi, elle, restera intacte, au fond de leurs cœurs.

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