Les galères d’Assouan

Je suis maintenant à Assouan depuis quelques jours et je savais à mon départ de Louxor que j’avais beaucoup de choses à faire pour avoir une chance de réaliser mon nouveau plan : entrer au Soudan. Après quelques recherches et l’annulation, enfin plutôt le report, de mon passage en Ethiopie, je me suis mis en tête d’aller passer quelques jours à Karthoum. C’est aussi le seul moyen que j’ai pour ne pas revenir sur mes pas et me rapprocher du Kenya. J’ai aussi appris par mes amis Cairotes que le meilleur endroit pour obtenir un visa pour ce pays était Assouan. Toutefois, la procédure devrait prendre quelques jours. Pour avoir une chance d’avancer, je devais trouver les 50 dollars nécessaires pour l’obtention du visa le soir même de mon arrivée. Et vraiment, trouver des devises étrangères dans un pays où aucune banque et aucun bureau de change n’en délivrent, c’est pire que chercher une aiguille dans une botte de foin. 


J’ai donc dû me tourner vers la rue, et le marché noir. Beaucoup de personnes y propose du change pour acquérir ce genre de devises à un taux très préférentiel. Mais les lois du marché s’appliquent aussi à la rue et lorsque on tente soi-même de s’en procurer les prix explosent. J’ai rapidement trouvé quelqu’un, mais étonnement le prix qu’il m’a annoncé au début à vite été revu à la hausse lors de la transaction. A bout de force et de patience, j’ai accepté de perdre un peu d’argent, car le visa du lendemain était vraiment ma priorité. Après une courte nuit de sommeil, sur un oreiller rembourré avec du gravier et une douche qui n’a pas été lavée depuis Nasser, je me rends au Consulat du Soudan d’Assouan. Un nom très officiel pour quelque chose qui ne l’est pas tant. J’arrive à l’ouverture et attends une bonne demi-heure avant que quelqu’un veuille bien s’intéresser à moi. Pourtant, je dénote pas mal avec les autres prétendant au visa. On me donne alors un formulaire, mi-arabe, mi-anglais, que je remplis consciencieusement avec un japonais qui est arrivé entre temps. J’avais aussi préparé tous les documents demandés : Une copie de mon passeport, deux photos d’identité et les fameux 50 dollars. On passe ensuite de bureau en bureau, car même les employés ne semblent pas savoir où se trouvent les divers départements. Après avoir payé, le japonais et moi remettons notre passeport à une femme qui, sans lever la tête, nous demande de revenir le lundi suivant (Petite précision, l’histoire se passe un mardi). Mon ami Yuki, avec qui j’ai eu l’occasion de faire connaissance lors de nos multiples attentes, insiste pour l’avoir plus tôt, car il n’a prévu que deux mois pour se rendre en Afrique du Sud. Après un soupir plus puissant que le souffle du ventilateur, la femme nous dit alors de revenir jeudi à midi. Parfait, Yuki peut tenir ses délais et moi éviter de passer une semaine de plus à Assouan, car le ferry qui m’amènera de l’autre côté du lac Nasser part une fois par semaine, le dimanche soir. Nous faisons encore plus ample connaissance sur le chemin du retour et j’apprends à ce moment-là qu’il voyage depuis plus de deux ans et qu’il a passé deux nuits en Suisse. Il m’a fallu un grand effort pour comprendre, malgré sa prononciation un peu aléatoire, qu’il était allé à Grindelwald et Interlaken. Je sais ne pas si je comprends mieux le suisse allemand, ou l’accent japonais qui prononce des noms pareils. 


Je pense alors que le pire est passé, et je profite de passer un peu de temps avec un couple d’espagnols que j’ai rencontré à Louxor. Ils sont vraiment sympathiques et s’envolent le lendemain pour la mer rouge. Après une pizza arabe, qui est en fait un hybride entre une quiche et une pizza, je m’endors sereinement en me disant que je chercherai un hôtel plus sympa le lendemain. J’en trouve un rapidement, moins cher et placé, au milieu du souk d’Assouan. Dès que j’y ai pris mes quartiers, je me renseigne sur ce que j’aurai besoin à mon arrivée au Soudan. J’ai entendu une légende qui disait que les moyens de payement internationaux, comme ma carte visa, n’étaient acceptés nulle part dans le pays. Et cette légende s’avère être, malheureusement, vraie. Je me retrouve dans une situation presque analogue à celle de mon arrivée. Il me faut des dollars. Je pars alors dans cette mission impossible et vérifie dans les bureaux de change s’il y en a pas un qui peut me sauver. Toutes les réponses sont négatives sauf un, qui me dit pouvoir me changer mon argent. Je cours alors retirer un petit pactole. En revenant dans son bureau, me voyant sortir mes livres égyptiennes, il rigole et me réplique que j’ai mal compris. Qu’il pensait que je voulais des livres égyptiennes. Je ne suis pas de nature violente, mais si à ce moment-là j’avais pu lui faire bouffer sa caisse vide, je l’aurais fait. A cause de cet abruti qui voulait surement se payer la tête d’un touriste, je me retrouve avec une énorme somme d’argent sur moi, aucun moyen pour la changer décemment et le tout ponctué d’un petit gout amer dans la bouche. Je décide alors de jouer ma dernière carte « bureau de change » et me rendre à l’aéroport. Lors des trois checkpoints militaires qui se trouvent sur notre route, l’excuse : mon visa est à l’ambassade du Soudan, ne semble pas être suffisante. Il me faut donc parlementer avec des militaires et leur montrer une photo de mon passeport pour pouvoir avancer jusqu’au dernier checkpoint. Et pour s’approcher d’un aéroport ici, il faut une raison. J’improvise donc, surement très écarlate, que je vais accueillir des amis qui arrivent du Caire. Etant suspect, car sans document d’identité, le conducteur du taxi reçoit comme ordre de ne pas me quitter d’une semelle. Je touche enfin au but, et tombe de très haut lorsque j’apprends qu’il est impossible de pénétrer dans l’enceinte, si ce n’est pour prendre un vol. Dépité et sans grande conviction, je mime un téléphone en français ou j’apprends que mes amis ont ratés leur vol et rentre direction la ville. Ma dernière chance de me procurer des billets verts est alors un transfert d’argent, mais je ne suis même pas sûr de pouvoir les retirer en dollars. 


C’est là qu’entre en jeu mon backoffice, qui une fois de plus s’appelle Alexandra. J’ai beaucoup de chance d’être si bien entouré et accompagné. Et si ce n’était pas Alex, mes parents auraient aussi fait tous ce qu’il est en leur pouvoir pour me tirer de cette impasse, autant matérielle qu’émotionnelle. Il est tard et tout est fermé, la partie reprendra demain à l’ouverture d’un ring qui se nomme « banque du Caire ». 


J’arrive à l’ouverture pour m’assurer d’une information : celle de la possibilité de retirer des dollars si c’est ce qui est envoyé via un western union. Ce que la dame du guichet me confirme. La situation n’est pas aussi difficile qu’elle en avait l’air hier soir. Je me rends alors à la Banque Nationale car ce sont les seules de cette ville qui peuvent être capable de changer en livres soudanaise ma masse de monnaie retirée le jour précédant. Je ne reste ici que deux jours, et je n’en aurais plus l’utilité. Je dois vraiment m’en débarrasser. Si possible sans être obligé de dépenser la moitié dans une fondue à l’hôtel Mövenpick, qui trône sur l’île des Eléphants, même si l’idée peut être tentante. Mais la centaine de personnes qui attend déjà me fait rebrousser chemin. Lorsque je reçois le message libérateur de ma chérie qui me dit avoir transmis l’argent, je retourne à mon point de départ et attend mon tour. L’employé du guichet qui me sert me réplique alors que cette banque ne fait pas de transfert. J’insiste car sa voisine directe m’a confirmé l’inverse quelques minutes plus tôt. Il m’amène alors vers un de ses supérieurs qui, après avoir fait semblant de regarder dans un fichier, m’assure qu’aucun transfert n’est à mon nom et m’indique la banque d’à côté qui elle pourra m’aider. Mes nerfs commencent un peu à chauffer lorsque je lui dis que je n’irai pas à la banque d’à côté, même si elle se nomme Alexandria Bank, un nom qui fait du sens à ce moment-là. Je refuse car je sais que la Banque du Caire est la seule qui délivre des dollars lors d’un transfert. Me voyant déterminé et renseigné, il abandonne l’idée de garder ces petits dollars et m’emmène vers un autre homme, qui lui m’indique la direction du sous-sol du bâtiment. Je suis pris en charge par une femme, qui me renvoie ensuite vers un jeune gars, tout-à-fait incompétent, car il a dû demander de l’aide à 3 de ces collègues pour réaliser la transaction. J’ai tout le temps d’observer les baffons de cet établissement durant la demi-heure d’attente qui m’est alors imposée. Le sous-sol est composé de 4 salles : 3 sont utilisées pour entreposer du matériel de bureau cassé et une pour les ordinateurs et les employés. Huit ordinateurs, leurs propriétaires et leurs clients s’entassent dans ce minuscule espace. Les ventilateurs vacillants du plafond brassent de l’air chaud et dépourvus d’oxigène. Après cette demie heure, je reçois une feuille qui me permet de retirer mon dû au guichet. Lorsque je pense être au bout de mes peines je m’aperçois que la file me précédant est longue de plus de trente personnes, ce qui fait beaucoup pour les trois pauvres guichets ouverts. Il n’y aurait pas eu de problème si à midi, je ne devais pas aller chercher mon passeport à l’ambassade. Il est dix heures trente à ce moment-là et je prie pour que le rythme egyptien soit suffisant pour me permettre d’arriver à l’heure. Après quarante minutes de tapotement nerveux de mon pied, j’accède enfin au sésame. Tout ça pour quelques billets verts. 


Je saute alors dans un taxi, n’ayant pas le temps d’aller mettre cet argent à l’hôtel. En arrivant à l’ambassade, je suis accueilli par la même secrétaire que la fois précédente. Lorsqu’elle m’entend arriver, elle me dit de repasser dimanche, sans même lever les yeux. À bout de nerf, de souffle et de patience, je lui rétorque que je ne peux pas, car mon bateau quitte Assouan dimanche et que j’ai besoin de ce visa pour me procurer un ticket. Elle sort alors mon passeport du même tiroir où elle l’avait déposé et me demande d’aller attendre dans la salle prévue à cet effet. Je remarque que mon passeport n’a absolument pas bougé depuis mon premier passage. Entre temps Yuki arrive et a le même accueil. Vingt petites minutes plus tard, elle nous rend nos passeports contenant le fameux visa. Elle qui nous avait assurer devoir les envoyer au Caire, le chemin a été très rapide, pour une fois. Lorsque j’arrive enfin à l’hôtel, je n’ai même pas le temps de jubiler. Je tombe sur mon lit, puis dans les bras de Morphée, mes deux missions impossibles accomplies.


J’ai vécu ces derniers jours une expérience très forte, celle d’avoir un objectif, de tout mettre en œuvre pour l’atteindre et me heurter à une série de murs. Je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle avec des gens de cette région, qui vouent leurs vies à tenter de rejoindre l’Europe dans la but d’améliorer la leur et celle de leur descendance. Pourtant le visa m’a été donné facilement. Eux doivent sûrement se battre des années pour espérer en obtenir un. Ensuite, j’ai eu la chance d’avoir des gens derrière moi pour me procurer des devises étrangères. Mais je pense que beaucoup de personnes doivent se débrouiller avec le marché noir, à grande perte. Ces livres gagnées à la sueur de leurs fronts vont enrichir les trafiquants de la rue. Et je n’ai pas vécu une partie qui doit être aussi très difficile, celle de l’intégration et du travail dans un pays étranger. Si toutes ces conditions ne sont pas remplies, il y a aussi les moyens alternatifs, et les risques qui vont avec. Je n’imagine pas ce que peuvent ressentir les gens qui risquent leurs vies pour tenter de se rendre en Europe par tous les moyens, bravant le désert ou la guerre pour finir au fond de la mer, dans des camps, ou des abris souterrains. Il y a aussi la possibilité d’être renvoyé dans leurs pays d’origine, par le premier vol possible, car ils ne sont pas là légalement. Je n’ai vécu qu’une infime partie de ce genre de choses et ce n’est pas une situation et un sentiment que je recommande. Je comprends maintenant la phrase du jeune gars qui travaillait à mon hôtel de Caire. Lorsque je lui ai demandé pourquoi il voulait quitter l’Egypte, il m’a répondu qu’il voulait vivre dans un endroit où il se sentirait respecté. Cette phrase est maintenant, pour moi, pleine de sens, et je pense le sentiment de beaucoup de personnes dans le monde.

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