Une croisière et un hôtel étoilé

Le soir avant le départ pour Wadi Halfa, je fais la rencontre de Claudio, un italien aussi sur la route du Soudan et de l’Afrique. Il me demande où se trouve le « guichet » pour le ferry, que je lui montre volontiers. Mais son choix de transport n’est pas encore fait. C’est donc une surprise lorsqu’il débarque le lendemain, à 10h à l’entrée de ma chambre avec son ticket et son visa en main. Il me demande comment je captais me rendre au port. Je lui réponds que j’imaginais m’y rendre en taxi. Il soupire et me somme de venir avec lui. Je le suis, un peu pris au dépourvu. Il m’explique vouloir s’y rendre en transports en commun. Même s’il ne connaît pas un mot d’arabe, il a l’habitude de voyager avec un petit budget. Il trouve alors un bus, qui nous emmène un peu plus loin. Puis un autre qui nous dépose sur le grand barrage d’Assouan, nous indiquant l’autre côté comme le départ du ferry. Nous faisons alors un peu de stop, car il est interdit de se déplacer à pied sur le barrage. Mais les locaux en sont conscients et nous sommes très vite embarqués dans un pick-up. Arrivé de l’autre côté, nous demandons notre route à un militaire qui s’esclaffe en nous indiquant le côté d’où nous venions d’arriver. Rebelote, nous montons dans le premier véhicule qui passe et le conducteur nous dépose directement au port. Après les formalités douanières, qui sont tout compte fait assez conséquentes, nous attendons de pouvoir embarquer. Ce moment d’attente nous permet d’observer le spectacle ahurissant de la bataille des cigarettes. Les voyageurs ont la possibilité d’acheter deux cartouches de cigarettes détaxées et sont littéralement en train de se battre devant nos yeux pour acquérir quelques tubes à prix réduit. Cela leur permet, à leur arriver au Soudan, de les revendre au marché noir et ainsi, générer un petit profit. Les personnes qui se battent sont aussi ceux qui transportent des télévisions, des fours, et une multitude d’appareils. Je découvrirai ensuite qu’il s’agit des businessmans de la région, qui vont de l’Egypte au Soudan pour acheter et revendre des biens et ainsi faire vivre leur famille.

Après quelques minutes, les portes du bateau s’ouvrent et les passagers peuvent commencer le chargement. Le nombre de sac, cartons et malles qui envahissent le pont est hallucinant. Tout le monde transporte le plus de biens possibles pour une éventuelle plus-value future. Claudio réserve une série de siège de la plus simple des manières : il s’y couche et s’y endort. Ce que je regretterais bientôt de ne pas avoir fait. Lors du départ du bateau, beaucoup de places sont libres, mais tout le monde est couché, de manière à réserver un endroit où dormir cette nuit. Je trouve quand même un pauvre siège au milieu de tous les hommes assoupis pour le départ. Lorsque je pars faire un tour de reconnaissance du bateau je m’aperçois que tous les passagers de la grande cabine centrale sont des femmes. Comme dans le métro du Caire, les compartiments sont distincts pour les hommes et les femmes, ce qui est un peu déstabilisant pour un occidental. Je comprends par leurs regards que je n’ai pas le droit de mettre un pied dans cet espace. Je m’aventure ensuite sur le pont, en évitant les malles et les écrans, pour observer les alentours. Ce lac est vraiment spécial : il est posé un milieu du désert. On dirait une erreur plutôt de la nature. Le barrage ayant été terminé cinquante ans plus tôt, les berges sont encore trop récentes pour accueillir la même végétation qui entoure la vallée du Nil. Sous ses eaux, j’imagine les dizaines de temples égyptiens, de maisons nubiennes, de mosquées et d’Eglises coptes qui ont été submergé. Nasser, qui est considéré comme le père de la nation égyptienne moderne pensait à créer un grand réservoir de secours et beaucoup d’électricité, mais absolument pas préserver les sites historiques et les 100’000 personnes qui vivaient là. Et le barrage qui est juste à côté de moi est un des plus grand du monde. Je ne vois pas l’autre bout. En fait, ce n’est pas un lac qui se dresse derrière lui, mais plutôt une mer intérieur longue de cinq cent kilomètres de long, que je vais traverser en une nuit. Le ferry part ensuite, avec l’heure de retard africaine, doucement, en direction du Sud.

Deux heures plus tard, je remonte sur le point pour ne pas rater le coucher de soleil. J’ai bien fait, car je suis arrivé juste à temps. Beaucoup d’autres passagers sont venus observer ce magnifique spectacle. Le disque solaire, comme l’appelait les anciens égyptiens, se fait avaler par la terre, sur un fond d’eau argentée qui le reflète. J’ai un petit extrait visuel que je vous partagerai bientôt. Je commence aussi à remarquer que les personnes qui me souriaient ont l’air de moins en moins suspicieuse de ma présence et c’est à ce moment-là qu’elles commencent à venir me parler. Même avec quelques mots d’anglais, il est facile de passer un bon moment et d’apprendre rapidement avec qui l’on parle. Et c’est assez magique, car j’ai l’impression que beaucoup de monde souhaite engager la conversation avec moi. J’utilise aussi mes quelques notions d’arabes, mais surtout pour les faire sourire, car mon accent n’est pas brillant. Mais le courant passe, on rigole beaucoup et je passe un bon moment avec chaque personne qui vient à ma rencontre. Beaucoup de gens pensent que je suis ici pour faire du business, et quand je leur parle de mon projet, ils n’ont pas l’air de comprendre. A quoi ça sert concrètement de vouloir traverser l’Afrique ? Je leur réponds que sans cette idée un peu saugrenue, nous n’aurions pas passé ce bon moment et c’est à ce moment-là que certains saisissent la raison de ma venue. Mais en plus de ces rencontres inattendues, c’est la vie que je cherche à découvrir. La vie qu’on ne connait pas en Europe, la vie de la majorité du monde. J’ai appris plus que je n’imaginais avant de partir.

Je retourne, lorsque le soleil est couché, vers ma place. C’est alors qu’un petit homme, qui me lançait des regards du coin de l’œil depuis le départ, me demande dans un très bon anglais : « Tu as faim ? ». N’ayant avalé que quelques bananes et du pain égyptien au Kiri, je lui réponds par l’affirmative avec un grand enthousiasme. « Alors vient ! » me répond-t-il. Avec un jeune membre de sa famille, il m’offre le souper, fait de pain, de fromage au piment (ça arrache mais c’est pas mal), de concombre et d’œuf durs. Une valise nous sert de table et nos mains de couverts. Je commence à m’y habituer et je dois avouer que c’est même plutôt agréable. Lors du repas, mon hôte nommé Amir m’apprend qu’il est homme d’affaire et qu’il travaille actuellement entre Khartoum et le Caire. Il fait ce trajet toutes les deux semaines pour ses affaires. Je me dis alors que c’est plutôt agréable d’être pendulaire entre Neuchâtel et Lausanne, le voyage ne dur que trois heures, et non trois jours. Lorsque nous terminons, je leur offre le thé dans la cabine restaurant. Mais ce n’a pas été facile de les convaincre de me laisser payer. Je goute pour la première fois à la fameuse hospitalité soudanaise.

Lorsque je rejoins ma place, Claudio émerge de son long sommeil. Ce gars est assez fou. Il est parti de Milan pour la première fois de sa vie à 25 ans, et depuis, il passe une dizaine de mois à voyager chaque année. Ce qui fait beaucoup de mois si l’on pense qu’il a 54 ans maintenant. Il ne rentre que pour voir ses amis, et touche une pension depuis la mort de ses parents ce qui lui permet presque de voyager non-stop sans travailler. Curieux d’en apprendre plus, je lui demande où il est allé, ce à quoi il me répond : « Partout ! Sauf en Afrique, c’est la première fois que je mets les pieds ici. ». Il m’explique alors son plan de visite pour l’Afrique, qu’il a étalé sur deux ans, avec une petite coupure par l’Asie centrale. D’abord de l’Egypte à la Tanzanie, puis un cercle dans l’Afrique australe et pour finir du Maroc au Ghana par la côte est. Puis nous parlons de ses précédents voyages et effectivement il est allé partout et dans tous les sens. Il garde juste le Moyen-Orient pour ses vieux jours, « parce que c’est près de la maison, tu vois ? ». Et encore une anecdote sympa, il a prévu d’acheter un billet pour un match de la Coupe du Monde de foot en Russie. Non pas pour le foot, mais parce qu’en achetant un ticket, il reçoit avec un visa gratuit pour environ soixante jours ! C’est toujours bon de recevoir des petits conseils de baroudeur pour certaines choses.

Après cette conversation qui m’a fait voir le monde comme s’il était minuscule, je retourne sur le pont pour observer les étoiles. Il n’y a aucune lumière pour venir ternir leur beauté et c’est un des ciels les plus purs que j’ai vu de ma vie. La dernière fois que j’ai pu observer tant d’étoile, c’était à Madagascar. La seule différence entre ces deux ciels sont les astres qui s’y trouve. Ici, je peux observer le ciel qui m’est depuis toujours familier. Au lieu de la Croix du Sud, observée sur les collines malgaches, c’est la grande Ourse qui guidait les voyageurs ici. Je décide alors d’aller me coucher et le seul banc qui reste est forcément bien placé. Je dors sur cette banquette, à pas moins de deux mètres à côté du moteur principal. Les secousses et le bruit sont énormes, mais j’arrive à avoir quand même quatre petites heures de sommeil réparateur. Je me lève à quatre heure trente pour être sûr de ne pas rater le levé du soleil. Etonnement, beaucoup de passagers sont déjà sur le pont. C’est l’heure de la première prière de la journée et les croyants passent à tour de rôle sur les petits tapis prévu à cet effet. Je m’assois alors sur une caisse et observe le rituel, qui commence à m’être familier. Quelques minutes plus tard, j’entends une voix timide derrière moi qui me dit un petit « hello ». Lorsque je me retourne, je me retrouve nez-à-nez avec un géant. Cette ombre de facilement deux mètres de haut et plus de cent kilo me demande comment je vais et s’il peut s’assoir à côté de moi. La conversation s’engage alors et je découvre un jeune homme très sympathique qui s’en sort très bien en anglais. Il s’appelle Aiseed et vie à Khartoum. Lorsqu’on fait plus ample connaissance, il me demande ce que j’étudie et à ma réponse, ces yeux s’illuminent à la lueur du crépuscule. « Moi aussi j’étudie la science politique ! » me répond-t-il. On commence alors à parler de nos études, pour ensuite passer à l’islam, une fois encore. Il a pris le temps de m’expliquer chaque période de la journée, qui est définie par la course du soleil. Et chaque prière doit être faite durant une période définie. Ce petit cours est passionnant, surtout avec, en toile de fond, le soleil qui se prépare à venir nous rejoindre. Lorsqu’il arrive, notre conversation s’arrête pour observer. Quelques minutes plus tard nous échangeons nos Facebook et nous nous promettons de nous revoir à Khartoum. J’ai trouvé mon guide, et mon informateur politique de l’intérieur.

Quelques heures plus tard, nous apercevons le port de Wadi Halfa se rapprocher. Nous l’atteignons quelques minutes plus tard, on pense alors toucher au but. Mais c’était sans compter l’efficacité de l’équipage, qui nous a permis d’accoster une heure et demie plus tard. Ils ont vraiment essayé de mettre le bateau dans tous les sens, des deux côtés du ponton, mais rien à faire, impossible de faire en sorte que les gens puissent descendre. C’est alors à l’aide d’une barque, comme transition que les passagers peuvent commencer à sortir. Avec Claudio, on doit récupérer nos passeports et remplir les fiches de douanes. Huit pour être précis, en plus des quatre remplies avant notre départ d’Egypte. Toujours une mise en page différente, mais qui recueille les mêmes informations. Le tout en répondant à un questionnaire du militaire en charge de nous faire remplir ces fiches. Aucune de ses questions ne portaient sur ma venue au Soudan, mais plutôt sur mes connaissances concernant Roger Federer. Merci mon petit passeport rouge. J’ai aussi compris la technique, étant moi non plus pas très ordré, je réaliserai plusieurs versions de mes documents important et je les répartirai un peu partout, de manière à toujours en retrouver un. C’est un tout cas l’impression que ces questionnaires m’ont fait. À peine sortis du bateau, un militaire nous aborde : « Passeport s’il vous plait ! ». On croirait à une blague, mais non c’est très sérieux. Enfin libre, nous nous dirigeons vers la navette qui nous dépose dans le petit village de Wadi Halfa, devant une lokanda. C’est le nom des hôtels bons marchés au Soudan. Le vieux réceptionniste nous demande si nous voulons un lit, où une chambre. Nous lui répondons que ça nous est égal, mais le moins cher. Il nous amène ensuite dans la cours, sort deux vieux lits en métal d’une chambre et nous souhaite la bienvenue. Nous allons donc dormir dehors, dans la cour intérieure de l’hôtel. Moi ça me va, et pour un franc cinquante, je trouve que c’est très honnête.

Claudio et moi partons ensuite en quête d’un repas chaud. On nous conseille de gouter le « Foul », plat traditionnel du Soudan, qui est composé de haricots blancs et de pain. Étonnement, il ressemble à un plat que j’ai pu gouter au Liban. C’est bon mais c’est un vrai ciment pour l’estomac. La prochaine étape de notre arrivée au Soudan se fait au poste de police, car tous les étrangers doivent s’enregistrer pendant les premières 48 heures de leur présence sur le sol national. Comme si la douane n’était pas suffisante. Nous débarquons alors au poste, passeports et patience en main. Nous passons de bureau en bureau, de policiers nonchalants à chefs nonchalants. Une heure et demie et une belle taxe d’entrée plus tard, nous sommes libres de circuler où bon nous semble dans ce qui était le plus grand pays d’Afrique avant la sécession du Sud. Et ce durant 45 jours. Je n’ai pas prévu de rester si longtemps, mon attention se portant sur Khartoum et Port Soudan. Mais au moins j’ai le choix et le temps. De retour à l’hôtel au milieu de l’après-midi, je commence à sentir la courte nuit précédente et m’endors quelques heures sur mon petit lit, dans un coin d’ombre.

A mon réveil, il commence à faire sombre, mais je suis Claudio qui m’invite pour boire un thé dans le village. Nous nous arrêtons lorsque deux jeunes nous proposent de les rejoindre à leurs tables. On passe un très bon moment, en buvant un thé au sucre aromatisé au gingembre. Je suis conquis. Nos hôtes refusent que nous payions nos consommations et nous offrent toute les boissons de la soirée, plus une carte SIM soudanaise pour moi. Ces jeunes hommes font des pieds et des mains pour quitter leur pays. Partout est intéressant à condition de quitter leur impasse d’origine. Même avec un bon poste, ils ne vivent pas comme ils le voudraient. Au point où un des deux finisse par sortir une feuille, qui est en fait un « ticket de loterie » pour l’obtention de la nationalité américaine. Ce pays le fait rêver, malgré les grands différents avec son gouvernement s’origine. Mais comme beaucoup de gens dans le monde, c’est le rêve de pouvoir l’atteindre. Après un échange des numéros de téléphone, nous prenons le chemin de notre hôtel jusqu’à ce qu’à mi-chemin, j’entende un « Tzhibo, Tzhibo ! ». Je me retourne interloqué jusqu’à apercevoir Amir, l’homme qui m’avait partagé son repas sur le bateau. Il nous invite alors pour un autre thé, ce que nous ne pouvons refuser. La conversation est alors plus profonde que la première, car les formalités sont derrière nous. J’apprends alors qu’Amir a habité 6 ans au Brésil et qu’il a visité quelques pays d’Europe. Il est aussi chrétien copte, ce qui n’est pas courant au Soudan et assez discriminé par le gouvernement. Je passe à nouveau un très bon moment. Encore une fois, il refuse que nous lui offrions le thé. A croire que l’hospitalité est inscrite dans le code génétique des gens ici. Nous nous quittons alors, lui part à Khartoum le lendemain matin, alors que je compte rester un jour de plus ici, le temps de récupérer un peu et de prendre la température de l’endroit. Il me donne aussi son numéro de téléphone et me fait promettre de l’appeler si j’ai une question, un coup dur ou juste pour prendre des nouvelles. Ce que je n’hésiterai pas à faire évidemment.

Je vais alors me coucher sur mon lit à ciel ouvert. La nuit sombre a rafraichi l’atmosphère qui est alors très agréable. J’essaye de repenser à tous les visages, toutes les discussions et tous les sourires que j’ai pu rencontrer depuis hier. Je me sens bien ici, entouré de personnes incroyable et de la chance d’avoir pu les rencontrer. Je sens que je m’approche de l’Afrique que j’ai connu, lors de mes premiers voyages sur ce continent. Ceux qui m’ont donné envie de revenir et d’apprendre tout ce que je pouvais, de voir et de rencontrer les gens qui peuplent ce continent. Je m’endors, les yeux perdus dans les étoiles qui sont juste au-dessus de moi, a portée de main. Et au creux de l’oreille, Paul Simon me chuchote sa magnifique chanson « Under African Skies », qui sera sûrement l’hymne de cette année, sous le ciel africain.

Comme promis, le couché du soleil: 


 

Galerie Egypte

Le Caire:

Première rencontre avec le Nil
Le vieux Caire islamique, Khan al-Khalili
La mosquée de Muhammad
Pyramides de Gizeh
Les dervish tourneurs
Transport au Caire et la deux-chevaux
Dans la mosquée al-Azhar
Ambiance du Caire

Le musée égyptien:

Un pharaon noir

Le marché et les artisans :

Quelques épices colorées
Le sculpteur d’ivoire, armé de sa fraiseuse à dent
L’ivoire blanc du marché noir
Le fabricant de lampe
Le tisserand et ses fils d’or
Boites, backgammons et coquillages

Balade au bord du Nil:

Au bord de l’île
Maison en bois et tours
La raison de la ville
Un pont majestueusement gardé
Khan al-Khalili
Le cimetière islamique du Caire
Taufik, Muhammad et moi, à l’endroit de notre rencontre
Ha oui, j’ai trouvé ma moto aussi

Départ pour Louxor :

Arrivé du train interdit. (Petite précision il est encore en marche!)
Depuis le train, aperçu de 3 religions du pays: la mosquée, l’église et les télécommunications
Des couleurs millénaires dans le temple du dieu du soleil
La vallée du Nil depuis le temple d’Hatchepsout
Allégorie de l’économie touristique égyptienne qui prend l’eau
Chill au bord du Nil

Assouan et la Nubie:

Plutôt impressionnant
Graffiti chrétien dans le temple sauvé de Philae
Vue du temple de Philae sur l’ancien lac d’Assouan

Voilà la galerie d’Égypte les amis. Je la poste depuis Nairobi et la fraîcheur du Kenya. J’ai aussi complètement changé de monde, passant du monde musulman au monde chrétien. Promis les récits du Soudan sont en cours et vous aurez pleins d’histoires et un petit aperçu de l’hospitalité dont j’ai été témoin.

À bientôt

Un joli point final

Malgré les galères du début, je termine mon séjour à Assouan et en Egypte sur une très bonne note. Elle efface en partie le harcèlement dans la rue et le statut de touriste qui m’a tant pesé. J’ai rencontré cet après-midi, en revenant de guichet où je me suis procuré mon billet de bateau pour le Soudan, un jeune gars très gentil nommé Mustafa. Lui aussi m’a abordé dans la rue, mais ce qu’il dégageait était différent des arnaqueurs professionnels qui sévissent dans la région. Apres les deux traditionnelles question, l’origine et le nom, il m’a invité à boire un thé dans son magasin de téléphone. Il m’a appris qu’un de ces oncles habitait depuis deux ans en suisse, dans pouvoir me dire l’endroit. Mais il parle allemand, là-bas, alors tout est excusé. Il s’en sort très bien en anglais et notre conversation est très intéressante. On parle,comme souvent ici, de la crise, mais aussi de sa famille, de ses activités et de musique. C’est une des premières fois que je peux parler de musique avec quelqu’un. J’apprends aussi à ce moment là que, même ici, Bob Marley est un symbole et est très apprécié. Il aime le reggae et la musique égyptienne, et ne fait donc découvrir le mariage des deux. Les Wailers ont accompagné le grand Mounir, roi de la musique égyptienne, le temps d’une session. Et le résultat est plus qu’intéressant! Je découvre un ovni musical dans un pays où le coran est chanté sur toutes les radios. (Si vous êtes intéressé par cet ovni, cliquez sur cette phrase !)

Lorsque je lui demande où je peux trouver un wifi correct, celui de mon hôtel n’est plus opérationnel depuis deux jours, il m’invite à utiliser celui de son shop. Je cours chercher mon ordi pour mettre à disposition mes deux nouveaux textes à ma correctrice. Apres quelques minutes lorsque j’ai tout terminé il m’invite à partager le repas avec son oncle et un ami nubien. On mange dans la bonne humeur sur un tapis à même le sol de son établissement. Il m’offre aussi du thé et du café, bien plus que ce que j’avais besoin. Lui et sa famille ont le coeur sur la main. On parle aussi d’islam, c’est un sujet que j’adore aborder ici. Apres quelques minutes de discussion, je sors mon coran, reçu au Caire de la main de Muhammad. Je crois que je lui ai fait grande impression à ce moment-là. Et à son oncle aussi. Ils sont très touchés que je m’intéresse à leur religion mais surtout que j’essaie de passer par dessus l’image parfois envoyée par les médias. Le muezzin commence alors à chanter et il arrête instantanément la musique du shop. Ce moment est privilégié et réservé aux croyants. Quelques paroles et éclats de rires plus tard, je lui dis que je dois m’absenter pour aller préparer mon sac et une réserve de vivres pour traverser le lendemain un des plus grands lacs artificiels du monde. Mais j’ai son numéro et je le retrouve plus tard pour partager un thé. Je découvre enfin l’autre face du quartier que j’ai traversé des dizaines de fois, le pas pressé par mes obligations. Tout compte fait, il très agréable et cela me réconcilie avec cet endroit. Il m’apprend aussi qu’il a des amis au Cap, et quelques contacts sont toujours bon à prendre ! Je regrette de ne pas avoir fait cette rencontre plus tôt, mais j’en ai fait bien d’autres ici. La première est l’administration que je ne risque pas d’oublier. Ensuite d’autres voyageurs comme Yuki ou encore le couple d’espagnols pressé. En tout cas, ma chance continue à jouer son rôle et je termine ce séjour en Egypte sur un très beau point final.

Les galères d’Assouan

Je suis maintenant à Assouan depuis quelques jours et je savais à mon départ de Louxor que j’avais beaucoup de choses à faire pour avoir une chance de réaliser mon nouveau plan : entrer au Soudan. Après quelques recherches et l’annulation, enfin plutôt le report, de mon passage en Ethiopie, je me suis mis en tête d’aller passer quelques jours à Karthoum. C’est aussi le seul moyen que j’ai pour ne pas revenir sur mes pas et me rapprocher du Kenya. J’ai aussi appris par mes amis Cairotes que le meilleur endroit pour obtenir un visa pour ce pays était Assouan. Toutefois, la procédure devrait prendre quelques jours. Pour avoir une chance d’avancer, je devais trouver les 50 dollars nécessaires pour l’obtention du visa le soir même de mon arrivée. Et vraiment, trouver des devises étrangères dans un pays où aucune banque et aucun bureau de change n’en délivrent, c’est pire que chercher une aiguille dans une botte de foin. 


J’ai donc dû me tourner vers la rue, et le marché noir. Beaucoup de personnes y propose du change pour acquérir ce genre de devises à un taux très préférentiel. Mais les lois du marché s’appliquent aussi à la rue et lorsque on tente soi-même de s’en procurer les prix explosent. J’ai rapidement trouvé quelqu’un, mais étonnement le prix qu’il m’a annoncé au début à vite été revu à la hausse lors de la transaction. A bout de force et de patience, j’ai accepté de perdre un peu d’argent, car le visa du lendemain était vraiment ma priorité. Après une courte nuit de sommeil, sur un oreiller rembourré avec du gravier et une douche qui n’a pas été lavée depuis Nasser, je me rends au Consulat du Soudan d’Assouan. Un nom très officiel pour quelque chose qui ne l’est pas tant. J’arrive à l’ouverture et attends une bonne demi-heure avant que quelqu’un veuille bien s’intéresser à moi. Pourtant, je dénote pas mal avec les autres prétendant au visa. On me donne alors un formulaire, mi-arabe, mi-anglais, que je remplis consciencieusement avec un japonais qui est arrivé entre temps. J’avais aussi préparé tous les documents demandés : Une copie de mon passeport, deux photos d’identité et les fameux 50 dollars. On passe ensuite de bureau en bureau, car même les employés ne semblent pas savoir où se trouvent les divers départements. Après avoir payé, le japonais et moi remettons notre passeport à une femme qui, sans lever la tête, nous demande de revenir le lundi suivant (Petite précision, l’histoire se passe un mardi). Mon ami Yuki, avec qui j’ai eu l’occasion de faire connaissance lors de nos multiples attentes, insiste pour l’avoir plus tôt, car il n’a prévu que deux mois pour se rendre en Afrique du Sud. Après un soupir plus puissant que le souffle du ventilateur, la femme nous dit alors de revenir jeudi à midi. Parfait, Yuki peut tenir ses délais et moi éviter de passer une semaine de plus à Assouan, car le ferry qui m’amènera de l’autre côté du lac Nasser part une fois par semaine, le dimanche soir. Nous faisons encore plus ample connaissance sur le chemin du retour et j’apprends à ce moment-là qu’il voyage depuis plus de deux ans et qu’il a passé deux nuits en Suisse. Il m’a fallu un grand effort pour comprendre, malgré sa prononciation un peu aléatoire, qu’il était allé à Grindelwald et Interlaken. Je sais ne pas si je comprends mieux le suisse allemand, ou l’accent japonais qui prononce des noms pareils. 


Je pense alors que le pire est passé, et je profite de passer un peu de temps avec un couple d’espagnols que j’ai rencontré à Louxor. Ils sont vraiment sympathiques et s’envolent le lendemain pour la mer rouge. Après une pizza arabe, qui est en fait un hybride entre une quiche et une pizza, je m’endors sereinement en me disant que je chercherai un hôtel plus sympa le lendemain. J’en trouve un rapidement, moins cher et placé, au milieu du souk d’Assouan. Dès que j’y ai pris mes quartiers, je me renseigne sur ce que j’aurai besoin à mon arrivée au Soudan. J’ai entendu une légende qui disait que les moyens de payement internationaux, comme ma carte visa, n’étaient acceptés nulle part dans le pays. Et cette légende s’avère être, malheureusement, vraie. Je me retrouve dans une situation presque analogue à celle de mon arrivée. Il me faut des dollars. Je pars alors dans cette mission impossible et vérifie dans les bureaux de change s’il y en a pas un qui peut me sauver. Toutes les réponses sont négatives sauf un, qui me dit pouvoir me changer mon argent. Je cours alors retirer un petit pactole. En revenant dans son bureau, me voyant sortir mes livres égyptiennes, il rigole et me réplique que j’ai mal compris. Qu’il pensait que je voulais des livres égyptiennes. Je ne suis pas de nature violente, mais si à ce moment-là j’avais pu lui faire bouffer sa caisse vide, je l’aurais fait. A cause de cet abruti qui voulait surement se payer la tête d’un touriste, je me retrouve avec une énorme somme d’argent sur moi, aucun moyen pour la changer décemment et le tout ponctué d’un petit gout amer dans la bouche. Je décide alors de jouer ma dernière carte « bureau de change » et me rendre à l’aéroport. Lors des trois checkpoints militaires qui se trouvent sur notre route, l’excuse : mon visa est à l’ambassade du Soudan, ne semble pas être suffisante. Il me faut donc parlementer avec des militaires et leur montrer une photo de mon passeport pour pouvoir avancer jusqu’au dernier checkpoint. Et pour s’approcher d’un aéroport ici, il faut une raison. J’improvise donc, surement très écarlate, que je vais accueillir des amis qui arrivent du Caire. Etant suspect, car sans document d’identité, le conducteur du taxi reçoit comme ordre de ne pas me quitter d’une semelle. Je touche enfin au but, et tombe de très haut lorsque j’apprends qu’il est impossible de pénétrer dans l’enceinte, si ce n’est pour prendre un vol. Dépité et sans grande conviction, je mime un téléphone en français ou j’apprends que mes amis ont ratés leur vol et rentre direction la ville. Ma dernière chance de me procurer des billets verts est alors un transfert d’argent, mais je ne suis même pas sûr de pouvoir les retirer en dollars. 


C’est là qu’entre en jeu mon backoffice, qui une fois de plus s’appelle Alexandra. J’ai beaucoup de chance d’être si bien entouré et accompagné. Et si ce n’était pas Alex, mes parents auraient aussi fait tous ce qu’il est en leur pouvoir pour me tirer de cette impasse, autant matérielle qu’émotionnelle. Il est tard et tout est fermé, la partie reprendra demain à l’ouverture d’un ring qui se nomme « banque du Caire ». 


J’arrive à l’ouverture pour m’assurer d’une information : celle de la possibilité de retirer des dollars si c’est ce qui est envoyé via un western union. Ce que la dame du guichet me confirme. La situation n’est pas aussi difficile qu’elle en avait l’air hier soir. Je me rends alors à la Banque Nationale car ce sont les seules de cette ville qui peuvent être capable de changer en livres soudanaise ma masse de monnaie retirée le jour précédant. Je ne reste ici que deux jours, et je n’en aurais plus l’utilité. Je dois vraiment m’en débarrasser. Si possible sans être obligé de dépenser la moitié dans une fondue à l’hôtel Mövenpick, qui trône sur l’île des Eléphants, même si l’idée peut être tentante. Mais la centaine de personnes qui attend déjà me fait rebrousser chemin. Lorsque je reçois le message libérateur de ma chérie qui me dit avoir transmis l’argent, je retourne à mon point de départ et attend mon tour. L’employé du guichet qui me sert me réplique alors que cette banque ne fait pas de transfert. J’insiste car sa voisine directe m’a confirmé l’inverse quelques minutes plus tôt. Il m’amène alors vers un de ses supérieurs qui, après avoir fait semblant de regarder dans un fichier, m’assure qu’aucun transfert n’est à mon nom et m’indique la banque d’à côté qui elle pourra m’aider. Mes nerfs commencent un peu à chauffer lorsque je lui dis que je n’irai pas à la banque d’à côté, même si elle se nomme Alexandria Bank, un nom qui fait du sens à ce moment-là. Je refuse car je sais que la Banque du Caire est la seule qui délivre des dollars lors d’un transfert. Me voyant déterminé et renseigné, il abandonne l’idée de garder ces petits dollars et m’emmène vers un autre homme, qui lui m’indique la direction du sous-sol du bâtiment. Je suis pris en charge par une femme, qui me renvoie ensuite vers un jeune gars, tout-à-fait incompétent, car il a dû demander de l’aide à 3 de ces collègues pour réaliser la transaction. J’ai tout le temps d’observer les baffons de cet établissement durant la demi-heure d’attente qui m’est alors imposée. Le sous-sol est composé de 4 salles : 3 sont utilisées pour entreposer du matériel de bureau cassé et une pour les ordinateurs et les employés. Huit ordinateurs, leurs propriétaires et leurs clients s’entassent dans ce minuscule espace. Les ventilateurs vacillants du plafond brassent de l’air chaud et dépourvus d’oxigène. Après cette demie heure, je reçois une feuille qui me permet de retirer mon dû au guichet. Lorsque je pense être au bout de mes peines je m’aperçois que la file me précédant est longue de plus de trente personnes, ce qui fait beaucoup pour les trois pauvres guichets ouverts. Il n’y aurait pas eu de problème si à midi, je ne devais pas aller chercher mon passeport à l’ambassade. Il est dix heures trente à ce moment-là et je prie pour que le rythme egyptien soit suffisant pour me permettre d’arriver à l’heure. Après quarante minutes de tapotement nerveux de mon pied, j’accède enfin au sésame. Tout ça pour quelques billets verts. 


Je saute alors dans un taxi, n’ayant pas le temps d’aller mettre cet argent à l’hôtel. En arrivant à l’ambassade, je suis accueilli par la même secrétaire que la fois précédente. Lorsqu’elle m’entend arriver, elle me dit de repasser dimanche, sans même lever les yeux. À bout de nerf, de souffle et de patience, je lui rétorque que je ne peux pas, car mon bateau quitte Assouan dimanche et que j’ai besoin de ce visa pour me procurer un ticket. Elle sort alors mon passeport du même tiroir où elle l’avait déposé et me demande d’aller attendre dans la salle prévue à cet effet. Je remarque que mon passeport n’a absolument pas bougé depuis mon premier passage. Entre temps Yuki arrive et a le même accueil. Vingt petites minutes plus tard, elle nous rend nos passeports contenant le fameux visa. Elle qui nous avait assurer devoir les envoyer au Caire, le chemin a été très rapide, pour une fois. Lorsque j’arrive enfin à l’hôtel, je n’ai même pas le temps de jubiler. Je tombe sur mon lit, puis dans les bras de Morphée, mes deux missions impossibles accomplies.


J’ai vécu ces derniers jours une expérience très forte, celle d’avoir un objectif, de tout mettre en œuvre pour l’atteindre et me heurter à une série de murs. Je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle avec des gens de cette région, qui vouent leurs vies à tenter de rejoindre l’Europe dans la but d’améliorer la leur et celle de leur descendance. Pourtant le visa m’a été donné facilement. Eux doivent sûrement se battre des années pour espérer en obtenir un. Ensuite, j’ai eu la chance d’avoir des gens derrière moi pour me procurer des devises étrangères. Mais je pense que beaucoup de personnes doivent se débrouiller avec le marché noir, à grande perte. Ces livres gagnées à la sueur de leurs fronts vont enrichir les trafiquants de la rue. Et je n’ai pas vécu une partie qui doit être aussi très difficile, celle de l’intégration et du travail dans un pays étranger. Si toutes ces conditions ne sont pas remplies, il y a aussi les moyens alternatifs, et les risques qui vont avec. Je n’imagine pas ce que peuvent ressentir les gens qui risquent leurs vies pour tenter de se rendre en Europe par tous les moyens, bravant le désert ou la guerre pour finir au fond de la mer, dans des camps, ou des abris souterrains. Il y a aussi la possibilité d’être renvoyé dans leurs pays d’origine, par le premier vol possible, car ils ne sont pas là légalement. Je n’ai vécu qu’une infime partie de ce genre de choses et ce n’est pas une situation et un sentiment que je recommande. Je comprends maintenant la phrase du jeune gars qui travaillait à mon hôtel de Caire. Lorsque je lui ai demandé pourquoi il voulait quitter l’Egypte, il m’a répondu qu’il voulait vivre dans un endroit où il se sentirait respecté. Cette phrase est maintenant, pour moi, pleine de sens, et je pense le sentiment de beaucoup de personnes dans le monde.

See you on the rooftop !

La deuxième étape de mon voyage en terre africaine m’a fait m’arrêter à Louxor, anciennement Thebes, lorsque l’histoire habillait les bâtiments d’or. L’hôtel que j’avais réservé m’avait, dans un premier temps, laissé perplexe par son nom. Mais j’ai bien fait de ne pas suivre mon instinct, le « Bob Marley Peace Boomerang Hotel » étant un endroit génial. Pour oublier le harcèlement constant de la rue, rien de tel qu’une petite bière à la fin de la journée à faire les rencontres qu’elle ne nous offre pas. Comme je devais m’y attendre, cet endroit est un repaire de backpacker, dont les chemins se croisent le temps d’une ou deux soirées. Première observation, il y a une grande différence culturelle entre les asiatiques, qui préfèrent rester dans leurs coins profitant du wifi, et les occidentaux qui partagent plus de temps ensemble. C’est ainsi que je me suis retrouvé entre un vieil allemand égyptologue, un couple d’espagnols survoltés, un allemand blasé et un hollandais discret. Chacun racontent des anecdotes et histoires de leurs multiples voyages. J’écoute avec attention celles de David, le hollandais, arrivant d’Afrique du Sud. Et il a de bons filons, qu’il a pu me donner les jours suivants. J’apprends aussi par ce biais que mon itinéraire n’est pas très original et que de nombreuses personnes l’ont emprunté avant moi. Ce n’est pas forcément le type de rencontre auquelles je m’attendais, mais elles sont tout aussi agréables que les autres. Et tout aussi éphémères. Ces personnes ont beaucoup de choses à m’apprendre. Malgré la brièveté des rencontres, elles sont fortes et permette aussi de faire grossir mon carnet d’adresse, si mon chemin passe un jour par celui où sont basés ces électrons libres périodiques. Et qui sait? Peut-être vais-je les retrouvé durant d’autres étapes de mon périple. Je repars d’ailleurs en direction d’Assouan avec le couple d’espagnols.

Mon séjour c’est malgré tout terminé sur une très triste nouvelle. Un ami à moi, lui aussi voyageur a continué son chemin hors de notre petite terre. Un accident de scooter à Bali l’y a contraint. Je pense fort à toi Louis, on se retrouvera dans quelques années.

« Avant la révolution, on vivait comme des rois »

Avant de pouvoir aller manger avec Muhammad, il fallait bien que j’occupe ma journée. Mon attention s’est portée sur les pyramides de Gizeh. On m’avait prévenu que cette expédition serait très impressionnante mais aussi très difficile nerveusement. Je le remarque à peine sorti du taxi, lorsqu’un homme m’approche. Il me dit que je ne vais pas dans la bonne direction, contrairement à ce que m’avait indiqué le taxi. Étonné, je l’écoute. Je comprends toutefois rapidement l’arnaque lorsqu’il m’assure qu’il est interdit d’entrer sur le site si l’on n’est pas sur un chameau. Bien essayé, mais c’était un peu gros. Un autre, quelques mètres plus loin, me fait monter de force dans sa calèche alors que je suis très fortement allergique aux chevaux. A l’entrée, un petit gars me dit de ne pas écouter ces gens, mais que si je veux un chameau il me le fera à bon prix. Alors que je souhaite simplement explorer le lieu en solitaire, je me fais harceler à chaque instant. Mais non, il a fallu se battre pendant plus de trois heures. J’ai quand même trouvé un jeune guide plutôt sympa qui m’a accompagné dans le désert, car sans guide cette zone est vraiment interdite. N’ayant pas prévu assez d’argent, je ne suis entré dans aucun des monuments principaux, car le prix officiel est mirobolant. Mais lorsque j’allais m’en aller, un vieux guide m’aborde et me propose de me montrer quelques tombes annexes. Comme je n’ai pas encore eu l’occasion d’en visiter, j’accepte son offre. C’est ainsi que je découvre un petit trafic entre les gardes et les guides. Un des gardes nous ouvre ce que l’on lui demande, en échange d’un bakchich. C’est comme ça que j’ai pu aller voir des tunnels menant aux pyramides et m’asseoir dans un sarcophage de pierre, vidé par les pillards ou les scientifiques. Certains endroits étaient très impressionnants, mais complétement nus, car tous les objets et fresques retrouvés ont été envoyé au musée égyptien du Caire. Certaines pièces avaient une ambiance très spéciale, dommage que le harcèlement constant vienne plomber la magie de la découverte de ces lieux. Lorsque j’apprends au guide qu’il ne me reste que peu d’argent, il se met en tête de me trouver un taxi très bon marché pour augmenter son propre gain. Parfait, je suis gagnant, car après la bataille des chameaux, je n’aurais pas supporté une bataille de taxi. Arrivé à l’hôtel, je remarque que le soleil était plus fort que j’avais imaginé et je m’endors sans rien voir venir.

Je me réveille juste pour mon rendez-vous. Je prépare mes affaires et sur le chemin, je reprends de l’argent pour acheter un snack libérateur. Je n’avais même plus assez d’argent pour manger après les pyramides. Sur le chemin, je reprends mes esprits. J’arrive pile à l’heure et inévitablement, Muhammad me compare à une montre suisse. Il me présente alors son ami le plus proche : Taufik. Les deux forment la paire depuis plus de 25 ans. Ils ont tout fait ensemble et tout fait ici, dans le vieux Caire islamique. Muhammad me propose alors d’aller voir une représentation de danse « traditionnelle » : une troupe de Dervish Tourneurs sont en ce moment au Caire. J’ai mis traditionnel entre guillemet car c’est une danse traditionnelle Suffi, plutôt originaire de Turquie et très implantée dans les Balkans. J’accepte avec plaisir, car j’ai souvent entendu du bien de ces danseurs. Le spectacle est impressionnant, surtout un danseur qui a tourné sur lui-même pendant 30 minutes, sans une seule pause. La musique est aussi très intéressante, parfois folle et entrainantes, menée par une dizaine de tambours, parfois calme et mélancolique, avec beaucoup de place pour les flûtes et des instruments dont l’aspect et le son est très proche des bombardes bretonnes. C’est une belle découverte. Lorsque je sors, Muhammad et Taufik m’attendent avec le repas que nous allons nous partager dans un petit troquet du quartier.

Muhammad est un petit homme, avec la peau foncée mais un regard clair et pétillant. Il est de morphologie assez ronde, accentuée par ses cheveux très courts, à même le crâne. Il a aussi un petit tic, il fait souvent balancer sa tête de gauche à droite, ce qui dans sa bande de pote, lui vaut le surnom de « nuque » en arabe. Il se tient en permanence sur une barrière devant la mosquée Al-Azhar, et fume le narghilé, en attendant de potentiels clients ou des gens à aider. Taufik lui, est à l’image des multiples excès de sa jeunesse. Bien qu’un peu plus grand que son ami, son ventre le rend très imposant. Il a les yeux un peu tirés et un visage étonnement fin. Il est très jovial et sympathique. Une des premières choses qu’il me dit est qu’il connait tout le monde au Caire, ainsi que la moitié du monde. Je me sens incroyablement bien avec eux. Je peux aller partout, et lorsque les passants me voient en leur compagnie, ils leur transmettent des messages pour moi, viennent me serrer la main et à la fin de mon séjour, me reconnaissent. Tous les soirs de mon séjour, je suis allé les retrouver pour manger et passer des bons moments avec eux. Et je suis libre de poser toutes les questions qui m’intéressent. Lorsque j’évoque la révolution de 2011, leurs visages se ferment. Cet événement marque la fin de leur âge d’or. Depuis ce moment-là, les touristes sont rares, ce qui est très dur pour les gens qui en dépendent, c’est-à-dire un tiers de la population égyptienne. L’économie du pays est en crise constante depuis cela. Le coût de la vie augmente tandis que les salaires stagnent ou baissent dans certains secteurs. Le coup d’état militaire survenu après n’a pas aidé le pays à se relever, au contraire. Lorsque je leur demande quelles sont leurs affiliations politiques, Taufik me dit qu’il rêverait du retour de Moubarak. Toutefois, il ne le dit pas car il aimait particulièrement ce président, mais parce que sous son règne, l’Egypte a connu une période « d’abondance » qui lui permettait de bien vivre sans soucis. Muhammad est plus réfléchi et ne prend pas l’ancien président comme symbole de prospérité. Il me répond qu’il s’en fout, mais qu’il attend quelqu’un qui puisse remettre l’économie du pays sur de bons rails. Nous dérivons ensuite sur le sujet de la religion et de l’Etat. Il me dit aussi qu’il est favorable à une séparation entre religion et Etat. Il ne soutient pas spécialement les Frères Musulmans, sauf s’ils sont capables de faire vivre le peuple décemment. C’est un point de vue simple, mais qui se tient et qui doit être tout à fait majoritaire dans le monde. Je me rends compte aussi que les préoccupations gauche-droite et la politisation à outrance, de tout et n’importe quoi, est vraiment un problème de Suisse. Dans un pays où l’unique vote effectué est celui pour un président, et que si le résultat ne convient pas aux familles importantes, le dirigeant est changé par la force où la manipulation politique, il est impossible d’imaginer qu’un système de démocratie directe soit possible. Ainsi qu’impossible de penser voter sur des sujets, parfois de moindre importance. D’ailleurs j’ai essayé d’expliquer les bases de l’initiative populaire et du référendum à mes amis, mais j’ai vite laissé tomber. De toute manière, comment avoir foi en la politique lorsqu’on appelle son pays « royaume de la corruption », comme le fait Muhammad ?

Lorsque je demande à Muhammad pourquoi lui et beaucoup de gens au centre-ville proposent de changer de l’argent à un taux très supérieur à celui d’une banque, il rigole. Il me rétorque ensuite que la crise qui a lieu en Egypte fait chuter le cours de la livre locale, et que s’il veut économiser, il a tout intérêt à le faire avec des monnaies stables, donc étrangères. Les dollars, les euros et même les francs suisses s’arrachent ici. Les quelques euros qu’il m’a changés serviront à payer les scolarités privées de ces enfants, car l’école publique ne vaut rien selon lui. Lui et Taufik se démènent actuellement pour offrir un bel avenir à leurs enfants, et cela se ressent lorsqu’ils parlent du futur. Dans leur discours, la plupart de leur vie est derrière eux, alors que leur descendance devra composer dans un monde qui s’annonce difficile. Quand ils parlent du passé ils ont des étoiles pleins les yeux, surtout Taufik. Il parait qu’il était très facile de faire de l’argent, surtout dans les années 90, lorsqu’il a quitté l’école pour faire du business. « I made hell of money ! » me dit-il avec son faux accent américain. Si les histoires qu’il me raconte son vraies, il a dû crouler sous les dollars. Lorsque je leur demande pourquoi ils n’avaient pas épargné à ce moment-là, ils me répondent qu’une potentielle crise économique ne leur était jamais passé par la tête, mais qu’ils le regrettent beaucoup aujourd’hui.

Toutes ces histoires je les écoute chaque soir, autour de plats incroyables et plus que copieux. Nous n’avons réussi à finir ce que nous avions commandés qu’une seule fois. Et ce qu’il reste des repas sont toujours récupérés et donnés à de pauvres gens dans la rue, en accord avec un principe de l’Islam J’ai mangé avec eux du poisson frais directement achetés et préparés au marché, du poulet à la syrienne, du poulet grillé succulent (bien que sûrement transgénique) et une des grillades de bœuf les plus tendre de ma vie. Le tout toujours accompagné de salade et de plats régionaux. J’ai d’ailleurs eu un gros coup de cœur pour les asperges à la tomate et une préparation à base d’épinard. Ces soirées sont vraiment un moment de partage et d’amitié. Taufik me fait profiter de son réseau et m’emmène visiter des lieux qui me seraient restés inconnus sans lui. Il me montre le marché aux épices sous la mosquée où Muhammad m’avait emmené lors de notre rencontre. Il me fait faire le tour des tisserands, des fabricants de lampes et de boites précieuses, des joailliers et des sculpteurs d’ivoire, ébène ou corne de bovins. Je suis vraiment émerveillé de les voir à l’œuvre. Mon attention reste crochée sur les sculpteurs et lorsque je demande à mon ami d’où provient leurs matériaux, il me répond simplement « d’Afrique ». J’insiste en haussant les sourcils : « Le marché noir ? ». « Bien sûr » me répond-il sans scrupules apparentes. « Il faut bien faire du business » me dit-il ensuite. Je sais maintenant où peut se retrouver le fruit du braconnage, et à quel point certaines personnes en dépendent. L’endroit où nous allons tous les soirs boire le dernier thé, et Muhammad fumer le narghilé, est une ruine très accueillante. Son tenancier est un vieille homme nommé Ali, qui a été victime d’un AVC. Il a la moitié du visage paralysée et des problèmes à s’exprimer. Mais il a l’air de beaucoup m’aimer si bien qu’il mobilise toutes ses notions d’anglais pour tenter de discuter avec moi. C’est un brave homme, malade et âgé, qui travaille toujours pour survivre. Ses thés sont aussi bons que sucrés. Je trouve cet homme admirable, comme beaucoup de gens ici.

C’est vraiment dur de quitter ces personnes qui m’ont accueilli à bras ouverts, et qui sont devenus mes amis. Mais avant de se dire au revoir, ils m’ont appris un proverbe d’ici : « Lorsque l’on a gouté à l’eau du Nil, on est obligé de venir la boire une seconde fois ». J’avais fait très attention à ne pas boire ce qu’ils appellent l’eau du Nil, mais le dernier soir, j’ai pris la bouteille de Sprite qui était sur la table et j’ai bu une grande gorgée. Et ce n’était pas du Sprite. Je vais devoir revenir. Ils m’ont dit de prendre avec moi ma femme et mes enfants, lors de ma prochaine visite, ce que je compte bien faire, même si pour les enfants ce sera un peu tôt. Mais j’ai vraiment envie qu’Alexandra, ainsi que mes proches qui visiteront l’Egypte puisse les rencontrer. Après avoir échanger nos adresses et les dernières informations, j’ai pris la direction de l’hôtel la tête basse et les yeux mouillés, dans une rue trop agitée pour mon état d’esprit du moment. Je dois régler les derniers problèmes de mon casse-tête avec les trains égyptiens pour partir le lendemain direction le Sud, Luxor. La première étape de mon voyage en solitaire est déjà derrière moi.

(J’ai écrit ce petit texte dans le train pour Luxor. Ce train est interdit aux étrangers et j’ai passé plus de quatre heures de ma dernière journée au Caire pour trouver un billet. Impossible. Le seul train pour Luxor que je suis autorisé à prendre est le train couchette « Super Deluxe Nefertiti Express » J’ai alors décidé de prendre un des trains interdit à mes risques et périls et d’acheter mon billet à l’intérieur. Vous savez le comble de l’histoire ? Ce sont des policiers qui m’ont amené sur le quai pour être sûr que je puisse arriver à bon port. Ce pays marche sur la tête.)

 

 

 

Galerie du Liban 

Les banlieues sud de Beyrouth
Panorama de Markaba
La salle de bain de Markaba et ma première douche à fesses (entre la douche et les toilettes)
Premier soir avec la famille à Markaba
La fierté d’un grand père
Un téléphérique
Beyrouth plage
La frontière israélienne et le drapeau du Hezbollah
Saint Charbel
Les fameux canapés
Couché de soleil à Batroun
Sur la route de Jezzine
Le musée du Hezbollah à Mlita et son exposition très imagée
Panorama de Jezzine
La chute du Jezzine
Mon Beyrouth
Le dernier jour de tristesse
Voilà (enfin) la galerie du Liban ! Désolé pour ce long silence radio mais depuis Assouan les wifis se font rare. Maintenant je suis à Khartoum et la connexion capricieuse de l’hôtel va me permettre de vous partager mes derniers articles, qui promis, vont suivre prochainement ! 

La mosquée Al-Azhar porte bien son nom

J’y suis. Au Caire, le début du voyage, l’aventure en solitaire. Je n’en prends réellement conscience que maintenant, alors que je me promène au bord du Nil. Il coule et fait vivre, majestueux, depuis des millénaires. Son eau, brunâtre, part de très loin. Je le sais car il y a bientôt 10 ans, je jouais avec le petit filet d’eau qui coulait d’un minuscule tube au Burundi. Je ne suis pas sûr que le petit barrage que j’avais confectionné dans les collines d’Afrique centrale ait eu un impact sur ce géant. Toutefois, beaucoup d’endroit se vante d’abriter la source de ce grand fleuve. Le limon de cette eau sombre fait me fait penser à une phrase de Cendrars, dans la prose du transsibérien: « Et les eaux limoneuses de l’Amour charriaient des millions de charognes ». Le Nil ne doit pas être tout blanc, ni tout bleu d’ailleurs. En parlant de Nil bleu, je dois avouer que je suis très triste, car l’Éthiopie et ces trésors sont entrain de me fermer leurs portes. L’état d’urgence est déclaré, c’est la guerre entre le peuple et ces dirigeants. Peut-être devrais-je annuler ma visite là-bas. À voir comment les choses évoluent.

Mon arrivée ici n’as pas été des plus faciles, mais je dois avouer que je me suis compliqué les choses. Tel un grand voyageur autonome, j’avais comme projet de prendre une navette pour la place Tahrir, à mon arrivée à l’aéroport du Caire. J’ai juste négligé une chose : absolument tout est écrit en arabe. Ce que je n’avais absolument pas imaginé. Au Liban il y avait beaucoup de français et en Turquie je pouvais au moins déchiffrer les mots. Ici, impossible. Je ne savais même pas quelle ligne je devais prendre pour arriver à destination. Je suis resté une quarantaine de minutes à l’arrêt de bus, n’attendant pas de navette, mais un miracle. J’ai donc décidé de chercher un café muni d’un wifi dans l’aéroport, mais à nouveau, ca ne s’est pas passé comme prévu. L’entrée du terminal est réservée aux passagers, de manière à réduire les risques d’attentat. Encore un truc impensable pour un occidental. Mais je commence à m’habituer à ce genre de surprise. Je décide alors de prendre un taxi, que je paie un peu cher pour ici. À peine sorti du véhicule, je me fais accoster par un jeune gars, qui me propose de m’amener à l’hôtel. Je tente de refuser mais il est tellement insistant que je suis contraint de le suivre. Bien sûr, à mi-chemin se trouve son magasin de papyrus. Je refuse le thé qu’il m’offre « gracieusement », et vais directement à mon hôtel dont il m’a indiqué le chemin. Première prise de contact avec mon point du chute : l’ascenseur, et je risque de m’en souvenir : il est ouvert des deux côtés et n’est pas entouré par des murs, si bien qu’ il pend dans le vide.Heureusement, il fonctionne à merveille. Une fois installé dans ma chambre, je peux me reposer seul, dans une pièce, dormir et choisir ce que je veux faire. Il est midi lorsque je prends ma chambre, et ce jour de repos est vraiment le bienvenu. L’hôtel est sobre, simple et un peu décrépis, mais ma chambre est immense et les salles de bains communes sont propres et toujours disponibles. Lorsque le manager m’appelle pour prendre de mes nouvelles et me donner quelques informations, je réserve deux nuit supplémentaires. Cette journée est calme et réparatrice. Je garde aussi précieusement le petit flacon qui contient ma première arnaque africaine, qui date de mon unique sortie de la journée, dans le but de chercher à manger. En rentrant, je me suis fais accoster par un autre jeune homme sympathique, car ils sont toujours sympas au début. Il m’emmène dans son magasin pour me donner sa carte et va préparer du thé, pendant que son frère me parle de ces « parfums faits d’essences naturelles de production familiale ». Je trouve cela intéressant et original, donc je me laisse prendre au jeu. Après en avoir senti quelques uns, il me propose alors un échantillon pour 2 livres égyptiennes, c’est à dire rien du tout. Il sort alors un énorme flacon et me demande 200 livres. Lorsque que je lui rétorque que ce n’est ni un échantillon, ni un prix d’amis et que c’est très loin de son prix initial, il retourne alors la situation à son avantage et me pose en fautif : il n’a jamais parlé d’échantillon et les deux livres sont le prix du millilitre. Je comprends maintenant. Je me fâche, prends un autre mini flacon qu’il me tend, lui donne 20 livres et pars, un peu honteux et fâché de m’être fais avoir. Je garde donc précieusement cette « essence de lotus », qui pourrait bien s’appeler « Lotus Flower by Hugo Boss « , tellement elle sent le laboratoire. 

Après une nuit très réparatrice où je m’accorde la première grace matinée depuis 2 semaines, je me mets en route pour le Nil. Il est à deux pas de mon hôtel, ce qui n’empêche pas une vingtaine d’arnaqueurs professionnels de m’aborder le temps du trajet. Alors que j’arrive à destination, un jeune homme enlève ses écouteurs et m’aborde. Je suis dans un premier temps sceptique, mais ensuite très reconnaissant. Il me recommande d’aller avec lui dans l’autre direction, car je me dirigeais directement dans une manifestation anti-gouvernementale. Même si cela pouvait être intéressant, ce n’est pas ce que je cherchais sur le moment. J’ai donc pu me promener tranquillement au bord du fleuve, où j’ai commencé à écrire cet article. Apres quelques kilomètres de promenade, je décide de rentrer, car les 34 degrés sont durs à supporter. J’en profite pour chercher sur internet un endroit tranquille où me laisser le temps d’atterrir en Afrique et commencer mon voyage sereinement.

Je décide alors de partir pour le parc Al-Ahzar, qui est décrit comme une oasis de calme dans cette ville qui ne s’arrête jamais. Je trouve un itinéraire, mets mes chaussures  et part découvrir la ville jusqu’à mon but. Sur le chemin, je passe alors du centre-ville, qui est fait de banques, d’agences de voyages et de magasins de papyrus, à un autre monde, lui aussi commercial mais très différent. Celui qui n’est pas officiel, il est fait de marchands de rues, de marché noir et de marchandage. Je m’embarque sur la rue Al-Azhar, l’endroit le plus bondé que j’ai vu de ma vie. Vous voyez la fête des vendanges et ses dizaines de personnes qui tentent de se frayer un chemin ? Alors ajoutez-y des voitures et des scooters, des porteurs et des livreurs, des chiens errants et chats de gouttières et vous aurez un petit aperçu de l’activité du quartier. Il est possible d’acheter n’importe quoi ici. Et les grands écarts sont gigantesques. Un marchand de roues de chaises discute avec son voisin, qui vend des stylos, des batteries de téléphone et des briquets, devant un magasin qui exposent ces plus belles étoffes. Les gens ici sont accueillants. Je reçois plus de sourires que de bousculades, plus de « Welcome to Cairo » que de « Pssit, come here ! ». Cela me fait le plus grand bien après le harcèlement continuel du centre-ville. Le décor s’y prête très bien. Il s’agit de très vielles maisons, où les étages sont des habitations et les entrées de commerces. Le tout est illuminé par des dizaines de pancartes vacillantes et colorées, qui n’ont souvent rien à voir avec les objets vendus juste en dessous. Toutefois, elles attirent l’œil et sont donc utiles. Le chemin est très long  et j’entrevois des dizaines de petites rues étroites qui m’attirent par leurs ambiances et leurs populations, mais si je veux avoir mon couché de soleil depuis le parc, je suis obligé de continuer. Mais je me promets d’y revenir.

Alors que j’arrive à un endroit plus dégagé, un petit monsieur m’aborde et me demande mon origine dans un anglais impeccable. Je lui réponds que je suis Suisse et que je viens de Neuchâtel. Il fronce les sourcils quelques instants et me demande : « Il y a un bon club de foot dans cette ville, non ? Il y avait deux joueurs égyptiens qui évoluaient là-bas dans les années 90 ». Très étonné qu’il évoque le club de foot où j’ai joué quelques temps en tant que junior, je lui réponds que oui pour la qualité du club, sans toutefois pouvoir lui confirmer la présence des joueurs, n’étant pas né à ce moment là. Il rigole et me conseille de demander à mon père, pour vérifier la véracité de son information. Il me questionne alors sur ma destination et je lui explique mon projet d’aller au parc voir le couché de soleil. Sur ce, il me propose de le suivre, car il connaît un endroit plus intéressant pour cela. Je décide alors de lui accorder ma confiance, je n’ai rien à y perdre et en plus, il me parait très sympathique. Sur le chemin, j’apprends qu’il s’appelle Muhammad et qu’il m’amène dans une mosquée où il pourra me faire monter sur le minaret. Apprenant que je suis étudiant, il me propose de marchanderl le bakchiche de l’entrée pour moi, ce que j’aurais été incapable de faire. En arrivant, je donne donc un petit billet au gardien et j’ai carte blanche me permettant d’aller où bon me semble dans cette vieille mosquée magnifique, tombant en ruine à certains endroits. Il me conseille aussi d’aller ensuite me promener dans le quartier à droite de la sortie, qui devrait me plaire d’après lui. Je le remercie alors qu’il s’en va prier et commence à explorer le lieu. Elle est très différente des autres que j’ai pu observer à Istanbul ou Beyrouth. La pierre orange qui la constitue est plus chaleureuse et accueillante et son aspect délabré est plus intimiste que les monuments de Turquie. J’apprendrai par la suite qu’elle a plusieurs centaines d’années et un rôle majeur dans la protection de l’identité musulmane du quartier lors des différentes colonisations de la région.

Je pars ensuite seul, dans le quartier qu’il m’a indiqué. C’est un quartier populaire, où les gens vivent simplement. Il y a aussi quelques marchands, mais leur produits sont plutôt artisanaux ou alimentaires. L’ambiance du soir se prête merveilleusement à la découverte de cet endroit. À nouveau, je suis très bien accueilli, et on me salue par un mouvement de tête et un sourire. Personne ne me propose de quelques manières quelques chose à acheter. Même si je suis différent, que je ne suis pas musulman, je ne dérange personne. Ici s’applique à merveille un des principes fondamentaux de l’islam : seul Dieu peut juger un homme. Je me sens bien, entouré de ces gens souriants, simples, dans ce quartier sombre, où un bâtiment sur deux est une ruine. La lumière ne vient pas des lampes, mais des cœurs bienveillants qui m’entourent. Après plus d’une heure de promenade dans cette oasis, je me mets en tête de retrouver l’homme qui m’a permis de faire cette expérience, et de lui offrir le souper. Il s’agit en même temps d’un moyen de le remercier et d’essayer de m’approcher de lui. Il pourra sûrement m’aider pour la suite de mon séjour. Je retourne alors à l’endroit où je l’ai rencontré, et quand je l’aperçois, lui propose mon idée. Il semble très touché, me prend par l’épaule et accepte. Le seul bémol est que je n’ai pris que peu d’argent pour payer un restaurant pour deux personne et la somme que je porte est trop petite pour réaliser cela. Toutefois, dans ma cachette magique que constitue ma ceinture, j’ai un billet de 50 euros. Cela le fait rire pendant cinq bonnes minutes. Il me propose alors de me le changer, à un taux vraiment avantageux comparé à celui d’une banque. J’accepte et nous partons en direction le shish kebab le plus réputé du quartier. Moi qui ne savait pas où trouver des plats typiquement égyptiens, ils viennent maintenant à moi. Pendant le repas, nous faisons vraiment connaissance. Cet homme à 47 ans, il est père de famille et tient un magasin dans lequel il vend des jeux d’échecs et des backgammons artisanaux, ainsi que quelques articles religieux. Il maitrise parfaitement l’anglais, de par ces études d’avocats. Il a toutefois laissé tomber cette profession, car ici il est plus rentable de vendre des objets de valeurs au marché que d’officier en tant qu’avocat. On parle ensuite de politique, de religion, de famille, de la vie. Il est très cultivé et très intéressant. J’en apprends plus sur l’Egypte en une soirée qu’avec mes quatre heures de lecture de la journée précédente. À la fin de notre brochette succulente, il m’offre le thé dans une échoppe pittoresque. En fumant le narghilé, il me propose alors de m’inviter pour le repas du lendemain, et me glisse qu’il aura avec lui un petit cadeau. Très touché, j’accepte avec un plaisir inouï. Le rendez-vous est posé, demain 18 heures 30 à l’endroit où l’on s’est rencontré.

Sur le chemin du retour, je vois que l’agitation extérieure s’est calmée, mais ce sont mes émotions personnelles qui s’agitent. J’ai un ami, quelqu’un qui peut m’aider dans cette fourmilière qu’est le Caire. J’ai pu rentrer en contact avec une personne, sans être simplement un touriste qu’il faut plumer. Avant ce jour, je pensais qu’il était quasiment impossible de faire ce genre de rencontre. Mais il y a des occasions qu’il ne faut pas hésiter à saisir. Et si ça s’est passé ici, ça peut se passer partout, sur la route de mon voyage comme ailleurs. Le scepticisme des premières heures fait place à l’espoir et la curiosité. Demain, je serais à 18h30 devant la mosquée Al-Azhar, qui porte à cette occasion très bien son nom.

Entre les larmes, des sourires.

Mais quelle journée de dingue! Elle a pourtant mal commencé, dans le flou habituel de Beyrouth. Après un petit dej’ où j’avais l’impression d’être de trop, au milieu de toutes les femmes de la famille. J’ai ensuite commencé à m’attaquer à l’organisation de la suite de mon voyage. Ayant eu un petit problème de réservation pour mon vol, j’ai effectué, à contrecœur, la réservation de mon hôtel au Caire. J’ai trouvé un hôtel sympa, pas trop cher et bien placé, avec  une chambre individuelle, pour me remettre de ce périple à Beyrouth. C’est la première fois que je pourrais dormir seul depuis 13 jours. C’est un plaisir de partager la vie de mes hôtes, mais je sens que je commence à voir besoin d’un lit ou pouvoir me poser quelques heures, seul.

Je rentre d’un week-end très intense avec Hussein, qui m’a emmener avec lui dans l’hôtel où il est employé. On est donc parti avec lui et Nasser, son cousin, direction Batroun au nord du Liban. Le frère de Rayan m’avait aussi promis que je pourrais l’accompagner dans la cuisine de l’hôtel, là où il officie. À peine arrivé, on va faire un tour vers la mer, puis direction la cuisine pour commencer le repas du lendemain. 40 personnes sont conviés au mariage qui a lieu dans cet hôtel 4 étoiles. J’acquiece à la question: sais-tu couper des patates ? 10 kilos de patates plus tard et une grosse crampe à la main, je m’attaque au pesto, puis aux raviolis fait maison. Après ça je peux enfin me reposer et le regarder diriger la dizaine d’employés de l’établissement. Il cuisine à merveille. 5 plats sont prévus: canapés, salade avec des patates froides recouvertes de saumon fumé, raviolis fait main à la sauce tomate, filets de bœuf ou saumon à la sauce champignon accompagné de purée (sa grande spécialité, réputée dans tout le Liban) et pièce montée en dessert. Après avoir terminé ce premier soir harassant, Hussein nous prépare notre propre repas, en se servant dans la cuisine. Un délice, surtout les crevettes. À 1h du matin, on va se coucher pour reprendre des forces pour le lendemain. Le matin, le chef part à son poste à huit heures trente, Nasser et moi le rejoignons, à onze heure. Il nous assure que c’est bientôt fini, mais ce n’est qu’à 16h nous servons le dernier plat. J’ai eu la responsabilité de m’occuper de certains canapés (braseola fourrée à la mangue) que je compte bien essayer de reproduire lorsque j’aurais une cuisine à disposition. Ensuite mon rôle est de couper une cinquantaine de petits légumes inconnu avant de les enduire de pesto. J’ai ensuite la chance d’endosser le rôle de goûteur, avant d’aider à préparer les assiettes. Je n’avais jamais pensé que travailler dans une cuisine pouvait être si dur, le rythme y est plus intense que ce que j’avais pensé. Lorsque tous les plats sont servis, on peut se partager les restes avec les cuisiniers et profiter du fruit de notre labeur. Ca en valait la peine ! Je n’ai même pas le temps de digérer que l’on est déjà dans la mer, chaude et calme. Après cette petite baignade, je pense enfin pouvoir me reposer, mais mes hôtes n’en ont pas décidé ainsi. On prend la voiture, direction le monastère de Saint Charbel, un haut lieu du christianisme libanais et de l’église maronite. Je visite donc ce lieu magnifique, au sommet d’une montagne, avec deux musulmans chiites, qui m’expliquent la proximité de leur religion avec le christianisme et le respect qu’ils entretiennent envers les chrétiens. Cette situation est plutôt étonnante, mais elle me réchauffe le cœur, me donne espoir en l’avenir de la région et prouve que le vivre ensemble est possible. C’est ce que je souhaite pour tous les croyants du monde et de la région. Toutefois on sent dans leur discours que la situation n’est pas pareil envers certains musulmans sunnites, les ennemis de toujours et tenus encore maintenant comme responsables de Achoura. 

Lorsque nous revenons à l’hôtel, le mariage bat son plein. On y trouve des centaines d’invités endimanchés et un goût prononcé pour le kitsch. Je ne relèverai que les plus extravagantes d’entre elles: les spots visant le ciel, visibles depuis plus de 10 kilomètres, le feu d’artifice lors du passage des bagues, agrémenté par un vol de drone équipé d’une caméra pour compléter les cinq autres qui se trouvent au sol. Après ce que j’ai vu à Beyrouth, je me demande comment on peut organiser de telles cérémonies, à quelques kilomètres de scènes de pauvreté extrêmes. Mais la richesse ici, se montre. Après quelques minutes à observer ce spectacle un peu déroutant, je retrouve enfin mon lit.

Le dimanche matin je pense enfin pouvoir profiter de l’établissement, de la piscine et du wifi. Que neni, à peine debout je me retrouve dans la voiture. Au début je suis un peu déçu, mais le programme de la journée a donné raison à mes hôtes. Direction le sud du Liban, pour visiter un musée consacré au Hezbollah. Le voyage se fait au rythme de techno des années 90, de Justin Bieber et Miley Cirus entrecoupés de chansons du Hezbollah, qui a dû vendre des milliers de disques à travers le pays. Le Liban étant petit, le voyage ne dure que deux heures et même si mes oreilles saignent, cela en valait la peine. La visite du musée me permet de mieux comprendre la création et l’histoire de l’organisation et l’exposition d’arme me renseigne sur leurs moyens, très restreints au début de la résistance, surtout lorsque l’adversaire se nomme Israël. L’intelligence et la volonté ont permis de surpasser ces contraintes et de faire sortir l’envahisseur hors des frontières nationales. Ce qui est en soit véritable un exploit. Le musée est articulé autour d’armes récupérées à la fin du conflit transformées en sculptures ou simplement exposées avec quelques explications. Sayyid Hassan Nasrallah, leader actuel du Hezbollah et véritable idole des foules, à lui-même tourné la vidéo de présentation. A la fin du film, il est ovationné par les cars de chrétiens du centre du pays venus visiter cet endroit. Pour eux aussi l’organisation est synonyme de libération. À la fin de la visite, on part direction Jezzine, ou se trouve une magnifique chute d’eau, surplombée par une statue de sainte Marie. J’ai un petit pincement au cœur et une profonde pensée pour mes grands parents, qui m’ont donné une icône de cette sainte pour me protéger durant ce voyage. Ils ont choisi Marie, car les musulmans aussi la considèrent comme une sainte.  L’endroit est magnifique, entouré d’une forêt de pins et de falaises monumentales. Nasser me dit qu’au printemps, on pourrait se croire au paradis, entouré d’arbres verdoyants et de fleurs colorées, au pied d’une chute de 25 mètres. Je le crois sur parole, car l’endroit se prête vraiment à l’imagination. En rentrant, nous faisons un dernier détour. Mes amis veulent me montrer un camp d’entraînement du Hezbollah, qui s’est approprié une montagne entière pour la formation de ces soldats. Le checkpoint de l’armée officielle libanaise, précédant de peu celui du Hezbollah paraît inoffensif comparé à celui que l’on aperçoit au bord de la route qui longe cette montagne. A la fin de la journée, Hussein me propose alors de retourner avec lui à Batroun, mais j’insiste pour rentrer à Beyrouth, l’endroit est beaucoup plus intéressant. Et ce choix fut judicieux, car la journée que je viens de vivre fut pleine en rebondissement ! 

Je reviens au problème administratif évoqué plus tôt. Lorsque j’ai réservé mon billet d’avion pour Le Caire, Rayan m’a assuré que le dernier jour d’Achoura était mardi, de manière à ce que je puisse participer à la grande marche organisée dans la capitale. Mais il d’avère qu’elle a lieu mercredi, le jour de mon vol. Après avoir écouté de bons conseils, je décide de laisser tomber ce vol et d’en prendre un autre le lendemain. Je pense pouvoir apprendre, voir et vivre des choses très spéciales ce jour là, en plus d’affirmer à la famille qui m’a accueillie mon intérêt pour le jour le plus sacré de leur religion. Une fois mon nouveau vol et ma chambre d’hôtel réservés, Rayan rentre de son stage et me propose d’aller rencontrer un cousin, ce que j’accepte avec plaisir. Après quelques minutes de marche, on arrive dans son bureau, au neuvième étage d’un bâtiment qui paraît moins délabré que ceux qui l’entourent. Je ne m’attendais tout de même pas à entrer dans le bureau d’un trader. Après les présentations usuelles, je remarque que le courant passe particulièrement bien avec ce Ali, encore un de plus. C’est le sixième Ali que je rencontre depuis mon arrivée. Entre quelques achats et ventes de barils de pétrole, on commence une conversation en allemand, ce qui est la dernière chose à laquelle je m’attendais. Il a vécu quelques temps à Hanovre et à Berlin. Il maîtrise aussi l’italien et l’anglais, ayant étudié en Italie et en Allemagne, sans jamais finir de diplôme.

Lorsqu’il éteint son ordinateur, après avoir joué avec des sommes colossales, on se lance dans une partie d’échecs, que je perd naturellement. Il joue souvent et moi presque jamais. Mais je m’en suis pas trop mal sorti. Lorsque Rayan s’en va pour la mosquée, je pars avec Ali pour l’appartement de son père, que j’ai rencontré à Markaba, peu après mon arrivée. À la télévision Saiyyd Hassan fait  un discours, comme très fréquemment lors de la période d’Achoura. Ali me demande alors si j’ai envie d’aller voir l’endroit principal où est retransmis le discours, dans la plus grande mosquée de la communauté chiite de Beyrouth. J’accepte avec entrain. Deux coups de téléphone plus tard et un petit tour sur son scooter pourri, on arrive à destination et retrouve son ami. Il nous faut passer plusieurs contrôles avant d’atteindre la porte de la mosquée. Cet endroit m’aurait été complètement inaccessible sans eux. Avant d’entrer nous passons un dernier détecteur de métaux. Je peux alors pénétrer dans la mosquée, mes chaussures restent sur le côté de la salle. Plus d’un millier de personnes est rassemblé ici pour écouter leur leader, qui a  manifestement un énorme talent d’orateur. Tout est rond  et accueillant chez lui, mais l’esprit n’est pas quelque chose qui se voit à l’œil nu. Je ne comprend pas ce qu’il dit, mais ses gestes et ses intonations, puis ces cris me mettent sur la piste, en tout cas de l’émotion qu’il veut insuffler aux croyants et aux partisans. J’apprendrai en sortant que son discours porte sur les problèmes qu’il décèle dans la société actuelle, puis sur les croyances qu’il soutient qui débouchent sur les revendications politiques de l’organisation dont il est le chef.  Il élève la voix pour parler de ce dernier thème. L’endroit gigantesque, simple mais très imposant de l’intérieur. Une grande estrade se trouve à l’avant, surplombant les centaines de personnes rassemblés ici. Le discours est en direct mais le chef est toujours caché, dans une base militaire ou un autre endroit sûr, sous haute protection de son organisation. En effet, beaucoup de personnes lui veulent du mal si bien qu’apparaitre en public est pour lui très dangereux. Les murs du bâtiment sont recouverts de toiles, sombres et rouges, ou se dessine les scènes commémorée lors de l’événement. Le guerrier Hussein est représenté à cheval ou à pied, muni d’un grand sabre et dans un décor d’orient médiéval. Le bébé et les archers sont aussi présents sur certaines toiles. La finesse et la beauté de ces toiles n’ont rien de comparable à celles dont est munie la petite mosquée de quartier ou j’ai suivi mon premier Majeless. Le public est aussi plus hétéroclites, des gens de toutes origines sont là. Des africains, des iraniens coiffés de turbans, des pakistanais et un petit suisse. Il fait plutôt tâche en plus d’être l’un des seuls qui n’est pas vêtu de noir, comme le veux la coutume. J’observe alors ce que j’ai lu, chiisme est minoritaire, mais reparti partout dans le monde musulman. À la fin de l’intervention du leader, commence mon second Majeless, très émouvant lui aussi.

À la sortie de la cérémonie, lorsque je vais chercher mes chaussures, je sens une petite tape sur mon épaule, et un monsieur, assez vieux me demande en anglais si c’est moi le « suisse ». Très étonné, Je réponds par l’affirmative. Il m’offre un sourire plein de bienveillance et de tendresse, me souhaite la bienvenue et me demande mon avis sur la cérémonie. À la fin de notre discussion, il me remercie de ma présence et me souhaite une bonne soirée, suivie d’une accolade très amicale. Je ne sais pas comment il a su que j’étais là, mais il avait l’air très reconnaissant de ma présence et de l’intérêt que je porte à leurs croyances. À voir le nombre de sourires et de petites tapes sur l’épaule que j’ai reçu à ma sortie, je crois qu’il n’était pas le seul au courant de ma présence. Mais c’est moi qui devrais les remercier de m’accueillir ainsi. J’ai été très touché par cet homme, et tout autant par ces sourires, qui succèdent aux larmes versées lors de la cérémonie.

Ma soirée c’est terminée de  la meilleure des manières, quelques parties de babyfoot avec Ali et ces amis, puis une rentrée en scooter dans un Beyrouth lumineux de souvenirs et de rencontres.

Dix jours de tristesse

Je suis maintenant bien intégré dans la famille de Rayan. Je fais partie de leur quotidien, je suis moins étranger à leurs yeux, et je ressens la même chose envers eux. Je peux ainsi vraiment observer la vie de tous les jours, les habitudes, le travail, ici, à Beyrouth. Depuis mercredi, je réside dans l’appartement d’Hussein, le beau-frère de Rayan, la personne qui m’a initié à l’art de la chasse.

La première chose à comprendre ici, dans les quartiers sud de Beyrouth, est que c’est la religion qui définit la plupart de vos actions. La famille dans laquelle je suis est très croyante. Toutes les femmes portent le hijab, le voile qui cache les cheveux et le corps jusqu’aux mains. Elles ne le portent comme une contrainte, mais comme une fierté. Il m’est interdit de leur serrer la main ou de les toucher, ce privilège est réservé aux gens de la famille et après leur mariage, à leurs époux. Je les salue d’une main sur le cœur et d’une petite révérence respectueuse. Cette famille est très ouverte par rapport à certains autres croyants. Ici la femme est à peu de choses près l’égal de l’homme car il y a une grande confiance entre les membres de la fraterie. Les filles ont la permission de sortir de la maison, de voir qui elles veulent. Les parents savent qu’ils peuvent laisser leurs enfants faire ce qu’ils veulent, dans le respect des règles tacites. En contrepartie, les enfants les mettrons au courant de leurs activités. Rayan a même eu la permission de voyager seule, ce qui n’est absolument pas courant ici. Toutefois, voyager n’est pas non plus courant pour les hommes, mais pour d’autres raisons, principalement administratives. Il est difficile de sortir de ce minuscule pays, qui compte 4 millions d’habitants et qu’il est possible de traverser en quatre heures de voiture, du nord au sud. Enfin , si le trafic le permet, ce qui est rarement le cas. Hussein, le frère de Rayan, à 27 ans et n’a pu sortir qu’une fois d’ici, pour aller visiter la Malaisie. Rayan elle a plus de chance. Son statut d’internationale du football libanais lui ouvre de nombreuses portes. Ces parents comprennent et acceptent les opportunités qui s’offrent à elle et ne l’empêchent pas de les saisir. J’ai pu ressentir que ce petit territoire est souvent perçu comme une prison, agréable mais close.

Les femmes de la famille travaillent aussi, elles ne sont pas confinées qu’au tâches ménagères comme c’est le cas assez couramment, m’a-t-on dit. La mère tient un petit magasin de chaussures neuves et d’occasions, la plupart des sœurs travaillent dans la comptabilité ou en tant qu’infirmières, tandis que Rayan et sa cadette poursuivent leurs études universitaires. Tous les enfants de la famille ont eu le privilège d’aller à l’université, ce qui donne un certain statut et un petite sécurité à toute la famille. J’ai eu l’occasion d’aller voir le beau-frère de Rayan dans son atelier de menuiserie et en fin de semaine, j’ai accompagné Hussein dans un des hôtels où il officie en tant que chef cuisinier. Peut-être pourrais-je même faire une sorte de stage à ses côtés, derrière les fourneaux. Le père de Rayan, lui, à plusieurs casquettes. Il possède quelques étalages au souk, où il mandate des gens pour travailler pour lui, aide sa femme dans la gestion du magasin et officie en tant que taxi lorsqu’il a du temps libre. Malgré la multitude d’activités pratiquées dans la famille, ils vivent dans un petit appartement comprenant un salon-salle à manger, une chambre pour les femmes, une cuisine, une chambre pour les hommes et deux salles de bains. Toutefois, cette promiscuité ne semble pas les gêner. Leur situation me parait même enviable en regardant les immeubles qui bordent le leur.  La journée de travail fini aux alentours de 16h, et ils se retrouvent alors pour manger un souper copieux, digne des meilleurs restaurants libanais d’occident. Il est quand même important de soulever que la préparation du repas et les tâches ménagères sont souvent la tâche des femmes, même si le père met régulièrement la main à la pâte, ce qui est aussi très progressiste pour ici. Et tout le monde refuse mon aide, l’hôte n’est pas sensé travailler dans la maison. Mais aujourd’hui, j’ai fait la vaisselle en douce, sans que personne ne me voit.

Ici, beaucoup de gens me répètent que j’ai choisi les pires jours pour venir visiter le Liban, car c’est la période d’Achoura. Je n’avais jamais entendu parlé de ce temps religieux, mes connaissances sur la communauté chiite se limitant à la base du schisme avec la communauté sunnite. Et c’est exactement cela dont il est question. J’ai appris, lors de mes trajets en voiture avec Hussein, qu’il s’agissait de la commémoration du massacre des partisans et de la famille d’Ali et d’Hussein (pas le frère de Rayan, le fils d’Ali et descendant de Mahomet).  Ali est le descendant désigné par le prophète à sa mort pour diriger l’islam. Durant ces dix jours de tristesses, les écrits du massacre de cette famille sont lus, jours après jours, dans les mosquées chiites. La commémoration est partout. Il est coutume durant cette période de porter du noir, qu’il est possible d’agrémenter avec du vert (symbole de l’islam) ainsi que du rouge. Les quartiers sud de Beyrouth sont submergés par cette marée noire humaine. Le visage dans gens reflète leur tristesse, autant dans la rue que dans l’enceinte des maisons. Des chants narrant cette histoire sont diffusés par des sonos itinérantes et des drapeaux noirs, verts et rouges flottent presque à chaque fenêtre. Même les programmes télévisés, que j’ai eu l’occasion de découvrir  hier, sont adaptés pour les circonstances. Les chaines musicales jouent des morceaux en rapport aux massacres des premiers patriarches martyrs chiites. Des images d’anciennes Ashoura des quatre coins de la terre, attestent de l’importance de l’évènement. J’ai même eu l’occasion, hier soir, d’accompagner Hussein et son père à la mosquée pour la lecture d’un des passages. Cette communauté étant une cible privilégiée des terroristes de la région, la sécurité était immense et assurée par le Hezbollah, m’a-t-on dit. Ainsi, la route bordant la petite mosquée de quartier a été fermée. Mon physique et mon visage n’étant pas familier à la communauté de la mosquée, j’ai directement été appréhendé par un homme très impressionnant de la sécurité lors de mon entrée dans le périmètre du lieu de culte. Dès qu’Hussein lui a expliqué que j’étais un ami de la famille et que je voulais simplement participer au culte, les soupçons que je sois un espion envoyé par Israël s’envolent. Un grand sourire est apparu sur le visage de l’homme, qui m’a alors tendu la main et m’a offert une poignée de main très franche. Hussein m’expliquera après coup qu’il est le responsable de la sécurité de cette mosquée, et accessoirement, un homme haut placé au sein du Hezbollah. Mes amis ici me permettent de faire des connaissances intéressantes et plutôt sécurisantes. Nous pouvons alors entrer dans la mosquée, qui est très différente de celle que je vous ai décrit il y a quelques jours. Celle-ci est plus petite, enterrée si bien que le plafond se situe à hauteur du sol. Les décorations sont sobres, il n’y a que quelques carreaux à motifs derrières le mokhtar, si cela s’appelle aussi comme cela pour les chiites. Quelques draps, sombres, pourpres et verts sont accrochés aux murs, sur lesquels sont dessinés des lunes transpercées de flèches, ainsi que des écritures dans les mêmes tons. Sur un drap, on peut voir la silhouette d’un homme portant par un turban blanc, et dont le visage est effacé. Il est remplacé par un halo de lumière claire, seule touche lumineuse dans cet univers sombre. S’agit-il du prophète ? De l’imam Ali ou encore du courageux Hussein ? Il met impossible de le savoir et impensable de poser la question à mes hôtes. En sortant j’apercevrai encore un autre silouhette, portant un bébé.  L’enfant a une flèche ensanglantée, plantée au milieu du front. Rien de très réjouissant, à l’image de la période vécue par les croyants. À gauche de la salle, se trouve l’espace réservé aux femmes, séparé du reste de la mosquée par un drap noir. Cet arrangement de l’espace vise à garder les hommes concentrés, pleinement dévoués à leur dieu et non soumis à la tentation.

L’office commence, des jeunes hommes distribuent des mouchoirs à toute l’assemblée, pour essuyer les larmes me dit Hussein. Lorsque le Shekh commence à raconter l’histoire de ce qu’il s’est passé, 14 siècles plus tôt, l’assemblée, noire, se cache les yeux. Les lumières ont été éteintes et seul l’avant de la salle est éclairé. Le prêcheur commence alors à chanter l’histoire et la mort d’Hussein. Les larmes commencent à couler. Sa voix vacille et la fin de ses phrases sont secouées par ses propres sanglots. Je ne comprends pas un seul mot de ce qu’il est en train de rapporter, mais mon estomac se sert et mon coeur bat très fort, touché par la tristesse ambiante. À la fin de la première partie de l’histoire, on allume les lumières et il commence alors une sorte de sermon, sur un autre ton, plus léger. Je saisis alors deux mots dans son « homélie » : Facebook et Whatsapp. Hussein m’expliquera qu’il a mis en garde les croyants face aux dangers que peuvent, dans certain cas, représenter ces réseaux sociaux. Quelques minutes plus tard, les lumières sont à nouveau éteintes, et la seconde partie de l’histoire continue. Après quelques secondes de chant, les sanglots reprennent, encore plus violemment qu’auparavant. Ali, à côté de moi n’essaye pas de retenir ces larmes, qui coulent le long de ses doigts. Devant moi, un homme, jeune et fort, serre son enfant dans ses bras, comme pour le protéger des archers sunnites. Les autres hommes sont recroquevillés, la tête entre leurs mains. Même les montagnes de la sécurité, dont le tour de garde a été confiés à de jeunes adolescents, ne peuvent pas retenir leurs larmes. Sans comprendre ce qui est dit, des larmes viennent mouiller mes yeux. La souffrance est palpable et l’émotion, très prenante. Je ne comprends pas les paroles, mais je ressens la force des émotions. À la fin de l’histoire, l’assemblé répète en cœur une phrase. Quelque chose comme « Beni soit Mohammed, Ali et Hussein, envoyé sur terre pour transmettre le message de dieu ». C’est comme ça que je le comprends.

Tous les jours, durant Ashoura, sont relatées les écrits de ce massacre et cette commémoration prend fin le 10ème jour. Une marche, à laquelle prennent part tous les chiites, est organisée dans chaque ville et j’ai eu l’occasion d’y participer, lors de mon dernier jour au Liban. A minuit, le soir précédant, toutes les routes de la banlieue sud de Beyrouth sont bloquées, et la sécurité, assurée encore une fois par le Hezbollah, est inimaginable pour des occidentaux. Je pense avoir passé une quarantaine de checkpoints pour arriver au centre de l’événement. Le Majeless (nom des cérémonies de commémoration) a lieu dans la rue, qui est littéralement envahie par les croyants. Hussein, m’a donné une estimation du nombre de participants: autour de 500’000 à Beyrouth, mais cela me paraît un peu biaisé. Mais leur nombre reste très impressionnant. Des sonos ont été installées partout pour porter la voix du Shekh. Les gens sont assis où debout, sur les balcons et les murets. Et ils pleurent encore plus fort qu’auparavant, car le dernier jour est celui de la mort d’Hussein et de ces adieux à sa sœur. Lorsque la cérémonie est terminée, tout le monde se lève et marche. Des slogans sont hurlés : Na Beika Ya Hussein. Nous prendrons ta revanche Hussein. Et toutes les personnes de sa famille seront aussi vengés. Des chants sont repris par des milliers de personnes, les rythmes sont frappés à coup de main sur son propre torse, et se combinent au bruit des pas donnant à cette marche des allures de défilés militaires. La foule avance, vers le bout de l’avenue. Des discours sont aussi donnés sur une grande place et cette année un personnage de marque y participe. Sayyid Hassan, le leader du Hezbollah, est venu en personne donné son discours. Ce qui est vraiment remarquable car beaucoup de personnes voudraient mettre sa tête au bout d’un pieu, comme celle d’Hussein après sa mort. Il fait très peu d’apparition publique, et celle-là est particulièrement spéciale, aux vues des risques qu’il prend et de l’occasion. Mais il le fait pour les gens qui croient en lui, c’est-à-dire quasiment l’ensemble de la communauté chiite libanaise, et beaucoup d’autres personnes à travers le Liban, m’a-t-on dit. Je ne comprends pas ce qu’il dit, mais on m’explique une partie, portant sur les récents attentats au Yemen, visant le peuple chiite lors de leurs commémorations d’Achoura. La famille pense que les personnes qui ont fait cet attentat, sont, symboliquement, les descendants des meurtriers de la famille d’Hussein.

Beaucoup de choses m’échappent encore par rapport à cette communauté, leurs croyances et leur place dans le monde musulman. Mais j’ai tellement appris durant ces 10 jours de tristesse, que pour moi, ce n’était pas le pire moment pour venir visiter le Liban, au contraire, c’était un moment très intéressant, et émotionnellement très intense. La famille, autant celle de Rayan que celle d’Ali, n’est pas près d’oublier Hussein. Et je me demande quelle conséquences cette mémoire gardée entrainera des conflits, politiques et religieux, dans cet orient tourmenté. Mais je suis sûr que leur foi, elle, restera intacte, au fond de leurs cœurs.